Semaine du 26 Août au 1 Septembre 2009

 

  Réflexion Faite

Sa Majesté la rente

 

 
 
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Réflexion Faite

Sa Majesté la rente

S'il est une idée reçue à la vie particulièrement dure, c'est celle qui attribue à la rente pétrolière tout à la fois l'origine de nos problèmes présents et de ceux qui vont venir- dont on pense, en vertu même de ce principe d'explication passe-partout, qu'ils ne vont pas tarder à nous tomber dessus. On appelle ça la malédiction de la rente. Sa nocivité intrinsèque se développe aussi bien au plan politique qu'au plan économique. Ce mal, ce poison plutôt, diffuse partout, verticalement, horizontalement, latéralement. Il remplit jusqu'aux mentalités. Les consciences, les recoins les plus intimes de la personnalité, en seraient plus que marqués, mais modelés lui.

On croit que nous sommes gouvernés par un certain ordre politique. Erreur ! Nous sommes régis par Sa Majesté la rente, qui, si elle aime régner, répugne toutefois à gouverner. Aussi a-t-elle délégué ses pouvoirs, qui sont naturellement immenses, à des gens qu'on appelle les décideurs, mais qui en réalité ne décident rien, n'ayant d'autre fonction que de traduire sur le plan pratique les moindres désirs de ce souverain.

La rente c'est une espèce de filet invisible qui nous tient dans ses rets.  Pour absolu qu'il soit, le régime qu'elle a institué est néanmoins égalitaire, en ce sens que personne, aussi haut qu'il est possible de se situer dans l'échelle sociale, n'échappe à son emprise, à son autorité, à sa pesanteur. Que fait Bouteflika à la tête de l'Etat ? Des naïfs répondraient : il préside, il décide, il règne. Pas du tout. Il gère la rente, entendre qu'il est à son service.

C'est une prison à l'air libre, aux murs invisibles. Qu'on y soit enfermé, on ne s'en aperçoit pas d'abord. Mais qu'on vient à marcher dans n'importe quelle direction, et  bientôt  on est arrêté par un obstacle infranchissable. C'est elle, c'est la rente, ou plus exactement l'un de ses innombrables avatars, qui nous empêche d'aller plus loin. Pour être une, en effet, elle n'en est pas moins multiple. Un peu comme une déité antique.

Prenons un exemple concret et actuel. Vous êtes un groupe d'opposants au très pernicieux système rentier, à cette malédiction qui grève l'avenir du pays. Tout naturellement vous voulez créer une organisation politique forte, pour gagner les élections dans un premier temps, déposer la rente ensuite, afin d'élever un édifice institutionnel et économique entièrement libéré de cette dernière. Vous ne cachez pas vos intentions, vous les criez par-dessus les toits plutôt, pour vous faire entendre du plus grand nombre possible de vos concitoyens, que vous voulez convaincre de se joindre à vous. Vous avez bon espoir d'attirer à vous un nombre impressionnant de militants, de sympathisants, et bien plus encore, d'électeurs. Et pour cause, de quelque côté qu vous tendiez l'oreille, ce ne sont que condamnations sans appels de ce contre quoi vous êtes partis en guerre, justement, qui vous parviennent. Il arrive que les gouvernants eux-mêmes se plaignent de leur servitude en tant que gestionnaires de la rente. De sorte que plus d'une fois vous vous êtes pris à vous demander s'ils ne sont pas des alliés ; mieux, des recrues possibles.

Mais une fois que  votre parti est constitué, et que vous avez commencé à battre  le ban et l'arrière-ban des ennemis jurés de la rente, dont vous pensiez qu'ils forment la majorité écrasante, voilà que les choses ne se passent pas comme prévu. Ni les gens ne se pressent au portillon pour entrer chez vous, ni même vos scores électoraux ne sont à la hauteur de vos espérances les moins folles. Pourtant vous tenez le discours le plus porteur, et les journaux qui comptent sont de votre côté. Qu'est-ce qui se passe ?

Bien sûr, il y a la fraude électorale susceptible d'expliquer un certain nombre de déboires. Pas toutes cependant. Par exemple, s'il y a fraude, que vous dites massive et généralisée, à votre détriment, il n' y a plus alors qu'à appeler les électeurs à défendre leur choix, ce qui est bien la seule façon de redresser le tort  qui vous est infligé.  Mais cela, vous vous gardez de le faire. C'est trop risqué, en effet. Une supposition que vous prêchiez dans le désert alors ? C'est que les voies de la rente sont impénétrables. Bien des volontés se sont consacrées à sa perte qui aujourd'hui ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes.

On a tellement glosé à son sujet que bien loin de s'être élucidé, en partie tout au moins, son mystère n'a fait que s'épaissir au contraire.

De toutes les tentatives faites pour mieux cerner sa nature sournoise, la plus insolite, cependant, est sans doute celle qui est venue en dernier. L'auteur de cette nouvelle approche, en apparence si prometteuse, c'est Ahmed Benbitour, qui ne cache pas son intention de mettre sur pied un autre parti voué à son éviction définitive. Il en fait une affaire personnelle, d'une certaine façon. Il faut dire qu'elle a été pour quelque chose dans son départ des affaires, il y a tout de même de cela une dizaine d'année. Son attaque contre elle a été par trop frontale. Pas étonnant que cela ait déplu aux  agents de la rente, qui restent prédominants.

Pour cet ancien chef du gouvernement, la rente, au fond, qu'est-ce que c'est ? C'est un système qui consiste à exporter de la richesse et à importer de la pauvreté. Et à vous flatter, mais cela il ne le dit pas, de l'échange par-dessus le marché. Jusque-là, naïfs que nous étions tous, nous croyions que Sonatrach vendait notre pétrole contre des dollars sonnants et trébuchants. Aucunement. Si au moins nous le donnions pour rien, nous nous en porterions mieux à l'heure qu'il est. Non, à chaque baril que nous cédons, nous obtenons en contrepartie un équivalent sous la forme du produit le plus effroyable, le plus toxique qui soit : une quantité correspondante de pauvreté. Qui est pire que la peste, comme chaque sait.

Eh oui, pour Ahmed Benbitour, la pauvreté est une marchandise comme une autre. Il faut payer, non pas avec une devise, non, mais en or noir, pour en avoir l'usage. Mais qu'on se rassure, il est en train de nous concocter un plan qui nous libérera de cette malédiction.

On se demande d'ailleurs pourquoi il se donne cette peine, étant donné que de toue façon le système est condamné, par définition même. Jusqu'à quand en effet un pays peut continuer de vendre de la richesse pour acheter de la pauvreté ? Pas éternellement, c'est sûr.           

Par Mohamed Habili

 

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