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Réflexion Faite
Sa Majesté la
rente
S'il est une idée
reçue à la vie particulièrement dure, c'est celle qui attribue à la
rente pétrolière tout à la fois l'origine de nos problèmes présents
et de ceux qui vont venir- dont on pense, en vertu même de ce
principe d'explication passe-partout, qu'ils ne vont pas tarder à
nous tomber dessus. On appelle ça la malédiction de la rente. Sa
nocivité intrinsèque se développe aussi bien au plan politique qu'au
plan économique. Ce mal, ce poison plutôt, diffuse partout,
verticalement, horizontalement, latéralement. Il remplit jusqu'aux
mentalités. Les consciences, les recoins les plus intimes de la
personnalité, en seraient plus que marqués, mais modelés lui.
On croit que nous
sommes gouvernés par un certain ordre politique. Erreur ! Nous
sommes régis par Sa Majesté la rente, qui, si elle aime régner,
répugne toutefois à gouverner. Aussi a-t-elle délégué ses pouvoirs,
qui sont naturellement immenses, à des gens qu'on appelle les
décideurs, mais qui en réalité ne décident rien, n'ayant d'autre
fonction que de traduire sur le plan pratique les moindres désirs de
ce souverain.
La rente c'est une
espèce de filet invisible qui nous tient dans ses rets. Pour absolu
qu'il soit, le régime qu'elle a institué est néanmoins égalitaire,
en ce sens que personne, aussi haut qu'il est possible de se situer
dans l'échelle sociale, n'échappe à son emprise, à son autorité, à
sa pesanteur. Que fait Bouteflika à la tête de l'Etat ? Des naïfs
répondraient : il préside, il décide, il règne. Pas du tout. Il gère
la rente, entendre qu'il est à son service.
C'est une prison à
l'air libre, aux murs invisibles. Qu'on y soit enfermé, on ne s'en
aperçoit pas d'abord. Mais qu'on vient à marcher dans n'importe
quelle direction, et bientôt on est arrêté par un obstacle
infranchissable. C'est elle, c'est la rente, ou plus exactement l'un
de ses innombrables avatars, qui nous empêche d'aller plus loin.
Pour être une, en effet, elle n'en est pas moins multiple. Un peu
comme une déité antique.
Prenons un exemple
concret et actuel. Vous êtes un groupe d'opposants au très
pernicieux système rentier, à cette malédiction qui grève l'avenir
du pays. Tout naturellement vous voulez créer une organisation
politique forte, pour gagner les élections dans un premier temps,
déposer la rente ensuite, afin d'élever un édifice institutionnel et
économique entièrement libéré de cette dernière. Vous ne cachez pas
vos intentions, vous les criez par-dessus les toits plutôt, pour
vous faire entendre du plus grand nombre possible de vos
concitoyens, que vous voulez convaincre de se joindre à vous. Vous
avez bon espoir d'attirer à vous un nombre impressionnant de
militants, de sympathisants, et bien plus encore, d'électeurs. Et
pour cause, de quelque côté qu vous tendiez l'oreille, ce ne sont
que condamnations sans appels de ce contre quoi vous êtes partis en
guerre, justement, qui vous parviennent. Il arrive que les
gouvernants eux-mêmes se plaignent de leur servitude en tant que
gestionnaires de la rente. De sorte que plus d'une fois vous vous
êtes pris à vous demander s'ils ne sont pas des alliés ; mieux, des
recrues possibles.
Mais une fois que
votre parti est constitué, et que vous avez commencé à battre le
ban et l'arrière-ban des ennemis jurés de la rente, dont vous
pensiez qu'ils forment la majorité écrasante, voilà que les choses
ne se passent pas comme prévu. Ni les gens ne se pressent au
portillon pour entrer chez vous, ni même vos scores électoraux ne
sont à la hauteur de vos espérances les moins folles. Pourtant vous
tenez le discours le plus porteur, et les journaux qui comptent sont
de votre côté. Qu'est-ce qui se passe ?
Bien sûr, il y a
la fraude électorale susceptible d'expliquer un certain nombre de
déboires. Pas toutes cependant. Par exemple, s'il y a fraude, que
vous dites massive et généralisée, à votre détriment, il n' y a plus
alors qu'à appeler les électeurs à défendre leur choix, ce qui est
bien la seule façon de redresser le tort qui vous est infligé.
Mais cela, vous vous gardez de le faire. C'est trop risqué, en
effet. Une supposition que vous prêchiez dans le désert alors ?
C'est que les voies de la rente sont impénétrables. Bien des
volontés se sont consacrées à sa perte qui aujourd'hui ne sont plus
que l'ombre d'elles-mêmes.
On a tellement
glosé à son sujet que bien loin de s'être élucidé, en partie tout au
moins, son mystère n'a fait que s'épaissir au contraire.
De toutes les
tentatives faites pour mieux cerner sa nature sournoise, la plus
insolite, cependant, est sans doute celle qui est venue en dernier.
L'auteur de cette nouvelle approche, en apparence si prometteuse,
c'est Ahmed Benbitour, qui ne cache pas son intention de mettre sur
pied un autre parti voué à son éviction définitive. Il en fait une
affaire personnelle, d'une certaine façon. Il faut dire qu'elle a
été pour quelque chose dans son départ des affaires, il y a tout de
même de cela une dizaine d'année. Son attaque contre elle a été par
trop frontale. Pas étonnant que cela ait déplu aux agents de la
rente, qui restent prédominants.
Pour cet ancien
chef du gouvernement, la rente, au fond, qu'est-ce que c'est ? C'est
un système qui consiste à exporter de la richesse et à importer de
la pauvreté. Et à vous flatter, mais cela il ne le dit pas, de
l'échange par-dessus le marché. Jusque-là, naïfs que nous étions
tous, nous croyions que Sonatrach vendait notre pétrole contre des
dollars sonnants et trébuchants. Aucunement. Si au moins nous le
donnions pour rien, nous nous en porterions mieux à l'heure qu'il
est. Non, à chaque baril que nous cédons, nous obtenons en
contrepartie un équivalent sous la forme du produit le plus
effroyable, le plus toxique qui soit : une quantité correspondante
de pauvreté. Qui est pire que la peste, comme chaque sait.
Eh oui, pour Ahmed
Benbitour, la pauvreté est une marchandise comme une autre. Il faut
payer, non pas avec une devise, non, mais en or noir, pour en avoir
l'usage. Mais qu'on se rassure, il est en train de nous concocter un
plan qui nous libérera de cette malédiction.
On se demande
d'ailleurs pourquoi il se donne cette peine, étant donné que de toue
façon le système est condamné, par définition même. Jusqu'à quand en
effet un pays peut continuer de vendre de la richesse pour acheter
de la pauvreté ? Pas éternellement, c'est sûr.
Par Mohamed
Habili
e-mail :contact@lesdebats.com
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