Semaine du 18 au 25 septembre 2007

 

L’architecture, art ou pratique commerciale ?

 

 
 
 La Chronique Urbaine De Jean-Jacques Deluz

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 L’architecture, art ou pratique commerciale ?

Si l’on dit d’un peintre ou d’un sculpteur qu’il est un artiste, cela paraîtra évident à tout le monde. Si l’on dit d’un architecte qu’il est un artiste, on y mettra une pointe d’ironie ou un respect particulier, sous-entendant qu’il n’est pas un architecte ordinaire ; il est un original ou un marginal, mais il n’est pas dans la norme. Cela est curieux, puisqu’il reste admis que l’architecture est un art.

Mais, en y regardant de près, cette définition s’avère très relative car l’art est un exercice de création ; donc, par principe, tout objet architectural produit devrait avoir sa personnalité, son identité, ses qualités esthétiques propres. En se promenant dans nos tristes banlieues, il saute aux yeux que ce n’est pas le cas : l’uniformité, la répétition, la médiocrité à tous les niveaux suscitent plutôt l’indifférence ou le rejet.

D’ailleurs, la relation entre l’auteur (le peintre par exemple) et l’œuvre (le tableau) est loin, avec l’architecture, de s’établir dans un rapport aussi simple. La production d’un objet architectural est d’une complexité telle qu’on n’identifiera pas toujours l’auteur véritable, ou les auteurs s’il est vrai que la création collective existe ou peut exister dans les arts plastiques. Dans les arts du spectacle, dans la musique, chacun joue un rôle créatif.  En architecture, les ambiguïtés des conditions de création sont devenues telles, dans la période contemporaine, qu’il arrive souvent (voire même dans la majorité des cas) que la création est remplacée par la reproduction.

La “commande” assujettit l’architecte à son “client”. Dans les temps du mécénat, les rapports entre l’un et l’autre étaient certes hiérarchiques (le pouvoir est toujours du côté de l’argent), mais étaient également faits de respect mutuel. Bien sûr, le commanditaire voulait certaines choses, mais il ne se permettait pas d’intervenir sur les choix de l’architecte dans son domaine propre.

Un architecte de la renaissance italienne exprimait joliment cela : “Au prince qui énonce son désir et, à la demande de l’architecte, en explique et en justifie le détail, ce dernier répond par un projet qui intègre son propre désir et auquel, à son tour, le prince doit répondre…  De même qu’un homme ne peut concevoir sans une femme, l’édifice ne peut être construit par un homme seul. Celui qui désire construire a besoin d’un architecte. Il conçoit l’édifice avec lui et ensuite l’architecte le porte. Quand l’architecte a accouché, il devient la mère de l’édifice… Quand la naissance a eu lieu, alors, il le montre au père.”  (Il Filarète, cité par Françoise Choay).

Aujourd’hui – en particulier lorsque le commanditaire croit que l’autorité remplace la culture, que le “paraître” remplace l’“être” – il va considérer l’architecte à son service comme l’exécutant de ses volontés. La tension qui s’établit alors entre une exigence fantasmée et une obéissance forcée ne donnera, dans le meilleur des cas, qu’un bâtard bien construit, dans le moins bon un collage artificiel de modèles.

Mais il y a autre chose, il y a une gestion bureaucratique de l’architecture qui, superposée à l’autorité du commanditaire, va imposer à l’architecte des modèles allant de la norme (qui, presque toujours, outrepasse son rôle initial de garde-fou) à la typification, ne laissant plus à l’architecte aucune autre marge d’indépendance que celle d’artifices formels. Et, comme je l’ai déjà montré à plusieurs reprises dans ces chroniques, les facteurs économiques interviennent dans le processus de façon insidieuse par le biais du diktat industriel ; car non seulement les grosses entreprises disposent de procédés répétitifs mais, dans un souci primaire de rentabilité, veulent en imposer l’usage dans les formes les plus simplifiées possibles.

Il y a une vingtaine d’années, j’avais été confronté à cette problématique : je devais construire 600 logements avec une ancienne entreprise nationale qui utilisait un système de coffrages préfabriqués. Les bâtiments étaient donc constitués de voiles de béton armé transversaux, avec un écartement systématique ; procédé relativement médiocre réduisant beaucoup les possibilités d’espaces intérieurs variés.  Quant aux façades, elles étaient faites de panneaux de béton préfabriqué. Toutes les conditions étaient en place pour faire ce qu’on appelle du bâtiment standard. Mais notre projet résultait d’un concours que nous avions gagné et le maître d’ouvrage exigeait, à juste titre, que nous le respections : or il était, conformément à mon approche théorique, composé de bâtiments diversifiés (de la maison individuelle à la tour de 15 étages en passant par des blocs de 3, 4, 5, 8 niveaux) et les façades elles-mêmes étaient variées. La phase créative du projet ne se bornait donc pas simplement à dessiner tout cela ; il fallait en assurer la faisabilité. Des négociations avec l’entreprise m’amenèrent jusqu’à l’usine de préfabrication où je définis, avec ses techniciens, la gamme des panneaux, le répertoire de leurs dimensions et de leurs percements. Je fus contraint d’abandonner le projet, mais peu importe ici : cet exemple n’évoque qu’un des aspects de la complexité architecturale.

Il est certainement aussi difficile de produire un tableau qu’une maison, mais les conditions de création sont complètement différentes car l’architecte ne peut pas se contenter de produire un dessin ou une maquette ; il doit en assurer la conformité avec les besoins et ensuite la réalisation dans les conditions techniques et économiques dont il pourra disposer. J’ai souvent entendu des commanditaires (administrations, sociétés de promotion publiques ou privées) faire part de leur déception lorsque l’opération qu’ils ont financée se termine et qu’ils ne retrouvent pas l’image virtuelle ou celle des maquettes qui les avaient séduits au départ : le bluff de l’image est un piège terrible tendu à l’investisseur. L’écart est le même qu’entre une publicité et le produit lui-même dont elle assure la promotion. On se trouve donc devant une curieuse alternative : soit le promoteur du projet fait confiance à son architecte, comme l’ancien mécène dont j’ai parlé, soit il possède, lui-même ou ses services, la faculté d’analyse qui lui permettra de ne pas être dupé. Dans l’un et l’autre cas, tout est question de culture et de compétence, mais aussi de qualité de l’architecte. Car en effet, et je reviens à mon propos initial, l’une des questions-clé est la façon dont l’architecte conçoit son métier. S’il considère qu’il exerce un art, il sait qu’il s’aventure dans les réseaux inextricables des contingences économiques, politiques, administratives et techniques, et parfois dans les conflits personnels. Il a devant lui une carrière de luttes, de batailles, de compromis ou d’exclusions. S’il considère que son métier est celui d’un exécutant, sa vie sera plus facile : en se pliant aux exigences de la commande et des entreprises, en se conformant aux modèles qu’on voudra lui imposer, le seul risque qu’il prend est de participer à l’enlaidissement méthodique du paysage ; mais il pourra toujours en rejeter la faute sur ceux dont il n’a été que le complice. Et bien entendu, il gagnera plus d’argent que le premier.

Doit-on conclure sur cette banalité qu’en fait, il y a deux sortes d’architectes : le créateur et l’homme d’affaires ? Ce serait un peu facile, car des alternatives se présentent. Je ne reviendrai pas sur les problèmes de la qualité architecturale, sur le formalisme dont j’ai longuement parlé dans mes chroniques précédentes ; mais évidemment le fait d’être un artiste, un créateur ne suffit pas à garantir la qualité d’une production. Si tout peintre est un artiste par définition, il y a de bonnes et de mauvaises peintures, que la critique évalue plus ou moins bien et que la postérité consacre. Pour l’architecture, c’est naturellement la même chose ; je ne reviens pas ici sur l’architecture formaliste qui fait le succès d’architectes internationaux considérés comme les maîtres de l’architecture contemporaine et dont les œuvres vieilliront vite et mal. 

Autre aspect de la question : il serait injuste d’accuser un architecte de faire des affaires s’il le fait dans la cohérence de sa créativité. Pouillon était à la fois un brillant manipulateur et un des architectes les moins contestables de son temps. Je propose ce paradoxe : une des preuves de la qualité de Pouillon, en tant qu’architecte-créateur, est qu’il a consacré une bonne partie de son activité à la conception de logements ; car là, on ne peut pas tricher, un logement qui ne fonctionne pas, un groupe d’habitat où s’instaure le mal-vivre, cela ne pardonne pas. Je n’oublierai jamais ce directeur d’une société publique de promotion immobilière (pourtant architecte lui-même) qui me disait : “Vous n’imaginez tout de même pas qu’on puisse faire de l’architecture avec du logement social !” Alors qu’un bâtiment de prestige, une grande bibliothèque, un palais gouvernemental est jugé sur sa forme et son originalité. Qu’importe alors qu’on ne puisse pas exposer correctement un grand tableau sur un mur courbe, si le musée impressionne les foules par son originalité.

On voit que le débat que j’ouvre ici ne se résout pas dans des appréciations simplistes, mais que, dans tous les cas, le respect de la démarche créative est une condition pour l’épanouissement de l’architecture.

Les gens du pouvoir, qui se plaignent de la mauvaise architecture généralisée dans le pays, ont raison. Mais le changement n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire et dépend autant d’eux que des maîtres d’œuvre.  

J. J. Deluz

 

 

 

 

 

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