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La Chronique
Urbaine De Jean-Jacques Deluz |
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L’architecture,
art ou pratique commerciale ?
Si l’on dit d’un
peintre ou d’un sculpteur qu’il est un artiste, cela paraîtra
évident à tout le monde. Si l’on dit d’un architecte qu’il est un
artiste, on y mettra une pointe d’ironie ou un respect particulier,
sous-entendant qu’il n’est pas un architecte ordinaire ; il est un
original ou un marginal, mais il n’est pas dans la norme. Cela est
curieux, puisqu’il reste admis que l’architecture est un art.
Mais, en y
regardant de près, cette définition s’avère très relative car l’art
est un exercice de création ; donc, par principe, tout objet
architectural produit devrait avoir sa personnalité, son identité,
ses qualités esthétiques propres. En se promenant dans nos tristes
banlieues, il saute aux yeux que ce n’est pas le cas : l’uniformité,
la répétition, la médiocrité à tous les niveaux suscitent plutôt
l’indifférence ou le rejet.
D’ailleurs, la
relation entre l’auteur (le peintre par exemple) et l’œuvre (le
tableau) est loin, avec l’architecture, de s’établir dans un rapport
aussi simple. La production d’un objet architectural est d’une
complexité telle qu’on n’identifiera pas toujours l’auteur
véritable, ou les auteurs s’il est vrai que la création collective
existe ou peut exister dans les arts plastiques. Dans les arts du
spectacle, dans la musique, chacun joue un rôle créatif. En
architecture, les ambiguïtés des conditions de création sont
devenues telles, dans la période contemporaine, qu’il arrive souvent
(voire même dans la majorité des cas) que la création est remplacée
par la reproduction.
La “commande”
assujettit l’architecte à son “client”. Dans les temps du mécénat,
les rapports entre l’un et l’autre étaient certes hiérarchiques (le
pouvoir est toujours du côté de l’argent), mais étaient également
faits de respect mutuel. Bien sûr, le commanditaire voulait
certaines choses, mais il ne se permettait pas d’intervenir sur les
choix de l’architecte dans son domaine propre.
Un architecte de
la renaissance italienne exprimait joliment cela : “Au prince qui
énonce son désir et, à la demande de l’architecte, en explique et en
justifie le détail, ce dernier répond par un projet qui intègre son
propre désir et auquel, à son tour, le prince doit répondre… De
même qu’un homme ne peut concevoir sans une femme, l’édifice ne peut
être construit par un homme seul. Celui qui désire construire a
besoin d’un architecte. Il conçoit l’édifice avec lui et ensuite
l’architecte le porte. Quand l’architecte a accouché, il devient la
mère de l’édifice… Quand la naissance a eu lieu, alors, il le montre
au père.” (Il Filarète, cité par Françoise Choay).
Aujourd’hui – en
particulier lorsque le commanditaire croit que l’autorité remplace
la culture, que le “paraître” remplace l’“être” – il va considérer
l’architecte à son service comme l’exécutant de ses volontés. La
tension qui s’établit alors entre une exigence fantasmée et une
obéissance forcée ne donnera, dans le meilleur des cas, qu’un bâtard
bien construit, dans le moins bon un collage artificiel de modèles.
Mais il y a autre
chose, il y a une gestion bureaucratique de l’architecture qui,
superposée à l’autorité du commanditaire, va imposer à l’architecte
des modèles allant de la norme (qui, presque toujours, outrepasse
son rôle initial de garde-fou) à la typification, ne laissant plus à
l’architecte aucune autre marge d’indépendance que celle d’artifices
formels. Et, comme je l’ai déjà montré à plusieurs reprises dans ces
chroniques, les facteurs économiques interviennent dans le processus
de façon insidieuse par le biais du diktat industriel ; car non
seulement les grosses entreprises disposent de procédés répétitifs
mais, dans un souci primaire de rentabilité, veulent en imposer
l’usage dans les formes les plus simplifiées possibles.
Il y a une
vingtaine d’années, j’avais été confronté à cette problématique : je
devais construire 600 logements avec une ancienne entreprise
nationale qui utilisait un système de coffrages préfabriqués. Les
bâtiments étaient donc constitués de voiles de béton armé
transversaux, avec un écartement systématique ; procédé relativement
médiocre réduisant beaucoup les possibilités d’espaces intérieurs
variés. Quant aux façades, elles étaient faites de panneaux de
béton préfabriqué. Toutes les conditions étaient en place pour faire
ce qu’on appelle du bâtiment standard. Mais notre projet résultait
d’un concours que nous avions gagné et le maître d’ouvrage exigeait,
à juste titre, que nous le respections : or il était, conformément à
mon approche théorique, composé de bâtiments diversifiés (de la
maison individuelle à la tour de 15 étages en passant par des blocs
de 3, 4, 5, 8 niveaux) et les façades elles-mêmes étaient variées.
La phase créative du projet ne se bornait donc pas simplement à
dessiner tout cela ; il fallait en assurer la faisabilité. Des
négociations avec l’entreprise m’amenèrent jusqu’à l’usine de
préfabrication où je définis, avec ses techniciens, la gamme des
panneaux, le répertoire de leurs dimensions et de leurs percements.
Je fus contraint d’abandonner le projet, mais peu importe ici : cet
exemple n’évoque qu’un des aspects de la complexité architecturale.
Il est
certainement aussi difficile de produire un tableau qu’une maison,
mais les conditions de création sont complètement différentes car
l’architecte ne peut pas se contenter de produire un dessin ou une
maquette ; il doit en assurer la conformité avec les besoins et
ensuite la réalisation dans les conditions techniques et économiques
dont il pourra disposer. J’ai souvent entendu des commanditaires
(administrations, sociétés de promotion publiques ou privées) faire
part de leur déception lorsque l’opération qu’ils ont financée se
termine et qu’ils ne retrouvent pas l’image virtuelle ou celle des
maquettes qui les avaient séduits au départ : le bluff de l’image
est un piège terrible tendu à l’investisseur. L’écart est le même
qu’entre une publicité et le produit lui-même dont elle assure la
promotion. On se trouve donc devant une curieuse alternative : soit
le promoteur du projet fait confiance à son architecte, comme
l’ancien mécène dont j’ai parlé, soit il possède, lui-même ou ses
services, la faculté d’analyse qui lui permettra de ne pas être
dupé. Dans l’un et l’autre cas, tout est question de culture et de
compétence, mais aussi de qualité de l’architecte. Car en effet, et
je reviens à mon propos initial, l’une des questions-clé est la
façon dont l’architecte conçoit son métier. S’il considère qu’il
exerce un art, il sait qu’il s’aventure dans les réseaux
inextricables des contingences économiques, politiques,
administratives et techniques, et parfois dans les conflits
personnels. Il a devant lui une carrière de luttes, de batailles, de
compromis ou d’exclusions. S’il considère que son métier est celui
d’un exécutant, sa vie sera plus facile : en se pliant aux exigences
de la commande et des entreprises, en se conformant aux modèles
qu’on voudra lui imposer, le seul risque qu’il prend est de
participer à l’enlaidissement méthodique du paysage ; mais il pourra
toujours en rejeter la faute sur ceux dont il n’a été que le
complice. Et bien entendu, il gagnera plus d’argent que le premier.
Doit-on conclure
sur cette banalité qu’en fait, il y a deux sortes d’architectes : le
créateur et l’homme d’affaires ? Ce serait un peu facile, car des
alternatives se présentent. Je ne reviendrai pas sur les problèmes
de la qualité architecturale, sur le formalisme dont j’ai longuement
parlé dans mes chroniques précédentes ; mais évidemment le fait
d’être un artiste, un créateur ne suffit pas à garantir la qualité
d’une production. Si tout peintre est un artiste par définition, il
y a de bonnes et de mauvaises peintures, que la critique évalue plus
ou moins bien et que la postérité consacre. Pour l’architecture,
c’est naturellement la même chose ; je ne reviens pas ici sur
l’architecture formaliste qui fait le succès d’architectes
internationaux considérés comme les maîtres de l’architecture
contemporaine et dont les œuvres vieilliront vite et mal.
Autre aspect de la
question : il serait injuste d’accuser un architecte de faire des
affaires s’il le fait dans la cohérence de sa créativité. Pouillon
était à la fois un brillant manipulateur et un des architectes les
moins contestables de son temps. Je propose ce paradoxe : une des
preuves de la qualité de Pouillon, en tant qu’architecte-créateur,
est qu’il a consacré une bonne partie de son activité à la
conception de logements ; car là, on ne peut pas tricher, un
logement qui ne fonctionne pas, un groupe d’habitat où s’instaure le
mal-vivre, cela ne pardonne pas. Je n’oublierai jamais ce directeur
d’une société publique de promotion immobilière (pourtant architecte
lui-même) qui me disait : “Vous n’imaginez tout de même pas qu’on
puisse faire de l’architecture avec du logement social !” Alors
qu’un bâtiment de prestige, une grande bibliothèque, un palais
gouvernemental est jugé sur sa forme et son originalité. Qu’importe
alors qu’on ne puisse pas exposer correctement un grand tableau sur
un mur courbe, si le musée impressionne les foules par son
originalité.
On voit que le
débat que j’ouvre ici ne se résout pas dans des appréciations
simplistes, mais que, dans tous les cas, le respect de la démarche
créative est une condition pour l’épanouissement de l’architecture.
Les gens du
pouvoir, qui se plaignent de la mauvaise architecture généralisée
dans le pays, ont raison. Mais le changement n’est pas aussi simple
qu’on pourrait le croire et dépend autant d’eux que des maîtres
d’œuvre.
J. J. Deluz
e-mail :contact@lesdebats.com
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