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Semaine du 26 septembre au 2 octobre  2007

 

EVENEMENT/Troubles au nord du Mali

Médiation à risque pour Alger

Opinion nationale (I)

Le facteur déterminant dans la crise (Partie 1)

Procès Khalifa

L'affaire entre Londres et Paris ?

ENTRETIEN/Abdelmalek Serraï, expert et consultant international

“Cessons la politique des colmatages”

  

  

 

 

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Troubles au nord du Mali

Médiation à risque pour Alger

La situation d’instabilité au nord du Mali ne date pas d’aujourd’hui. La médiation tout en patience d’Alger qui a toujours tenté d’intervenir sans se donner des airs d’ingérence non plus. Cette fois, et alors que la mise en œuvre des Accords d’Alger de 2006 est en difficulté, certaines parties locales semblent tout tenter pour exclure l’Algérie de l’équation malienne. C’est là l’enjeu immédiat d’un conflit aux couleurs locales, au cœur duquel se mêlent des considérations tribales inextricables et des convoitises économiques peu apparentes pour un pays aussi démuni.

La complexité de la situation d’instabilité qui a marqué le Mali ces derniers jours constitue une source de préoccupation sérieuse pour l’Algérie, pour qui ce pays représente un voisin important, avec lequel sont partagés un espace frontalier considérable, des liens commerciaux et un mouvement humain non négligeable. En effet, les liens sont tellement étroits, d’ailleurs, que beaucoup d’Algériens croyaient, jusque là que Tinzaouatène se trouvait à l’extrême Sud de l’Algérie et non pas au plus haut point du nord du Mali. Beaucoup ignorent aussi que ce pays dispose d’un consulat à Tamanrasset, à l’activité incessante comme il est permis de le deviner, en raison du volume de flux légal et illégal de ressortissants maliens, mais aussi en raison du mouvement des touaregs qui développement des liens familiaux, sinon tribaux des deux parts de la frontière commune. Un déplacement qui se fait réciproquement sans obligation de visa, pour dire l’excellence des rapports entre les deux gouvernements. Ce cadre historique (auquel l’on peut ajouter une coopération de longue date et une tradition, si l’on peut dire, de soutien au développement pour lequel Alger a toujours montré sa disponibilité dans la veine de son historique implication pour les question africaines), reste le facteur le plus déterminant qui fait que non seulement la crise du nord du Mali est un problème face auquel l’Algérie ne peut rester indifférente, mais c’est aussi un élément qui fait que, plus que toute autre partie, l’Algérie reste le pays le mieux placé pour jouer un rôle éventuel, si tant est que les protagonistes du conflit l’admettent comme tel. On peut dire que jusque là, aux yeux de la communauté internationale et à l’échelon africain, c’est déjà le cas. Et ça l’est davantage pour les autorités maliennes, comme pour les représentants de la rébellion touareg qui jusque là ont toujours fait appel à la médiation algérienne depuis les années 1970. Ce contexte a permis, tout récemment, la conclusion de l’accord d’Alger entre le gouvernement malien et Alliance Démocratique pour du 23 mai 2006 pour le Changement, après le conflit armé né de la contestation de nord maliens de la discrimination dont ils disent être victimes. Ces accords, fruit d’un consensus laborieusement tissé après une série de va-et-vient de diplomates algériens (représentant le «facilitateur») entre les délégations des deux parties séjournant à Alger même , portait sur la pacification de la région de Kidal au nord du Mali parallèlement à un allégement du dispositif militaire gouvernemental, des mesures en faveur du développement de la région et l’intégration de sa population à tous les niveaux et la création d’instances de mise en œuvre et de suivi.

Le rôle néfaste de la diaspora

Etait-ce suffisant pour un retour durable de la stabilité ? Non, loin s’en faut, comme on le constate sur le terrain même. Mais ce n’est pas au Mali même que la crise a rebondit. Tout a été relancé, en fait, parmi les puissants milieux d’affaires de la diaspora malienne (principal relais des investisseurs occidentaux), en France et aux Etats-Unis qui voyaient dans ces accords un affaiblissement de l’Etat central qui a ainsi «plié le genou devant de simples renégats». Sur impulsion du président Amadou Toumani Touré (ATT), fraîchement réélu, des figures du pouvoir ont réagi en lançant une vaste campagne à l’endroit des populations des différentes régions pour leur demander de dépasser les considération ethnique en faveur de l’unité nationale. Mais la critique venant de l’opposition à l’extérieur estimait surtout que les accords d’Alger, parce que signés en terre extérieure, étaient nuls et non avenus. Des critiques qui leur conféraient, dans leur teneur, un caractère anticonstitutionnel, voire séparatiste. Un débat qui a fait couler beaucoup d’encre au Mali, pendant que certains journaux de la presse locale estimaient que, Bahanga et Fagaga, les deux leaders de l’Alliance démocratique, avaient bénéficié de trop de concessions. Des éditorialistes, dont on peut mettre en doute les priorités, s’oublient aussi à accuser Alger de les soutenir en sous-main…

Pris au milieu de cet étau, entre leurs engagements dans le cadre des Accords d’Alger et la pression des puissantes tribus du sud, les autorités de Bamako ont entrepris, donc, de gérer une sorte d’équilibre instable. Et c’est en toute logique que l’application des dispositions de l’accord a pris un sérieux coup de ralentisseur. Cette situation, après quelques mois seulement, a été bien suffisante semble-t-il pour que les touaregs du nord du Mali débrident une méfiance bien retenue jusque là à l’égard des autorités de Bamako. Des nouveaux accrochages ont éclatent à Tinzaouatène au début de ce mois, l’armée malienne a été une nouvelle fois attaquée et les rebelles ont montré une détermination telle que même un avion de ravitaillement américain essuie des tirs à la frontière algéro-malienne. La tension n’a été ramenée à des proportions gérables que grâce à l’intervention de notables du nord du mali, bine placés pour ce rôle puisque leur majorité sont membre fondateurs de l’alliance démocratique pour le changement. Une intervention soutenue par la diplomatie algérienne. On obtient rapidement une trêve et une promesse du leader des rebelles, Ag Bahanga de libérer la trentaine d’otages enlevés les 26 et 27 août dernier.

Une médiation, des résultats

A ce stade, et pour mettre toutes les chances de son coté, le gouvernement malien a officiellement demandé la semaine écoulée à l’Algérie de participer "aux efforts de retour à la paix" dans le nord du Mali, au lendemain de l’entrée en vigueur d’une trêve entre rebelles touareg et armée. Le président malien a reçu l’ambassadeur d’Algérie au Mali. C’est le diplomate algérien Abdelkrim Gheraieb, fin négociateur, est très  familier du dossier touareg du nord du Mali qui est chargé du dossier. Ce dernier avait en effet déjà obtenu du chef rebelle touareg Ibrahim Ag Bahanga en 1999 la libération de militaires de l’armée régulière, qui avaient été enlevés pour exiger que le village de Bahanga situé dans le nord-est soit érigé en commune rurale dans le cadre de la décentralisation. C’est également l’ambassadeur de l’Algérie au Mali qui a dirigé les négociations entre les ex-rebelles touaregs du Mali et le gouvernement malien qui ont abouti en juillet 2006 aux "accords d’Alger".

Premiers résultats, qu’Alger a prudemment évité de revendiquer, sept otages ont été libérés vendredi dernier par le groupe de Ibrahim Bahanga, un geste visant à prouver "sa bonne foi". Si l’on en croit le compte rendu du journaliste de l’AFP, tous ses interlocuteurs ont souligné «le rôle joué dans la libération des otages par l’Algérie». «Vraiment, il faut dire merci à l’Algérie. (...) Un responsable algérien a assisté à la remise des otages", a affirmé le député-médiateur Al Ghabas Ag Intalla à cette agence. Coté rebelle, le concordance du ton pousse à l’optimisme : "nous sommes tous Maliens. Nous devons, avec l’aide de l’Algérie, trouver une solution à nos problèmes", a pour sa part annoncé Ibrahim Ag Bahanga.

Ce dénouement, en attendant la suite des événements, est intervenu à la veille de la fête de l’indépendance du Mali. Pour la symbolique, le message du président Bouteflika à son homologue malien est plus que millimétré. «Je voudrais, à cette occasion, vous assurer de mon plein appui à l’action que vous n’avez cessé de mener pour consolider la paix et le développement de votre pays", ajoute le chef de l’Etat. Il me plait également de vous redire mon intérêt pour le renforcement et la diversification des relations d’amitié, de fraternité, de solidarité et de coopération entre nos deux pays…», écrit le président algérien.

Une tâche de Sisyphe

Cet effort de consolidation de la stabilité du Mali n’est effectivement pas une tâche facile. Il risque, au vu de la situation, d’exiger encore à l’avenir toute l’énergie de la diplomatie algérienne pour les années à venir. Pour le comprendre, il faut tout simplement savoir les conditions de sous-développement que vit la population locale, celle du nord plus que toute autre en raison de la sévérité du climat saharien et des vagues de sécheresses et de famines qui frappent la région depuis les années 1970, provoquant une paupérisation quasiment endémique.

On compte à peu près 300.000 touaregs au nord du Mali. Tout comme les touaregs nomades des autres pays, ils ont refusé toute scolarisation durant la colonisation, ce qui a affaibli leur position au moment des indépendances. Les famines de 1973-74 et de 1984-85 voient la disparition de leurs troupeaux et des milliers de jeunes touareg ont alors migré vers les villes,  l’Algérie ou la Libye, où Mouammar Kadhafi en incorpora plusieurs milliers dans sa fameuse et très méconnue «Légion islamique». Mais une décennie plus tard, face à la dégradation de l’économie libyenne et la chute des cours du pétrole, les jeunes exilés ont été contraints au retour parfois forcé dans leurs pays avant de grossir rapidement les rangs des mouvements réclamant autonomie et développement contre les pouvoirs centraux successifs. On se souvient encore de la guérilla des sables au début des années 1990 qui a fait plusieurs centaines de victimes et des milliers de déplacés vers le Burkina Faso et l’Algérie, avant que le pacte national d’avril 1992 aboutisse à la paix et à la reconnaissance de la spécificité du Nord du Mali. Accord qui généré une décentralisation des régions touaregs assortie d’une large autonomie de gestion, ainsi que le désarmement des combattants touareg et leur intégration au sein de l’armée, les corps para-militaires et la fonction publique. Des dispositions pas toujours appliquées à la lettre en raisons de pressions tribales sur le pouvoir central. C’est visiblement encore le cas aujourd’hui.

La solution, le développement

Le versant économique du problème malien se situe dans la situation économique du pays. Avec une dette extérieure considérée faussement comme faible, parce que ne dépassant pas les 2,8 milliards de dollars US (avec un revenu par habitant de 380 dollars en 2006), le Mali est dans l’impossibilité de rembourser sa dette. Aux termes d’un certain comité franco-malien pour l’annulation de celle-ci, il faudra quatre générations pour rembourser la dette en 106 ans ! Entre temps, les plans d’ajustement structurel n’ont produit que des catastrophes : 10 000 pertes d’emplois avec la  privatisation et la liquidation des sociétés et entreprises d’Etat durant les années 1990. De même, la promesse d’allégement de 40 % du stock de la dette  extérieure par la France et la décision de réduction de 70  millions de dollars consentis par la Club de Paris en mars 2003 et l’annulation de 37 milliards de dollars de dette en mars 2004 du  Mali à l’égard du Japon dans le cadre de l’initiative PPTE n’ont  pas permis d’apaiser les souffrances des populations dues au  fardeau de la dette, selon ce même comité.  Ce dernier souligne qu’après 20 ans d’ajustement structurel,  il n’existe pour le Mali aucun espoir de sortie du carcan de la dette. Dans l’hypothèse la plus optimiste, le Mali ne pourrait  payer la totalité de ses dettes qu’au bout de 45 ans, dans  l’hypothèse pessimiste surtout avec la détérioration de la  situation économique du pays, ce délai serait de 106 ans, soit sur quatre générations. On voit bien que la marge de manœuvre du pouvoir central pour calmer les tensions internes est des plus faibles.

De l’or, mais pas pour tout le monde

En résumé, la gestion par Bamako de ces tensions contradictoires, avec peu d’atout certes,  débouche le plus souvent sur un équilibre précaire qui doit constamment faire au bénéfice d’une partie et au détriment d’une autre. Pour éviter le pire, les autorités n’ont aucun autre choix, semble-t-il, que de changer de temps à autres de mécontent. Cette gestion par réaction risque cependant d’être de courte vue. Elle est parfois porteuse de danger, comme on le voit dans le cas de l’exploitation des ressources naturelles qui devaient être en principe une formidable opportunité pour ce pays. Depuis 2003, le Mali est le troisième  producteur africain d’or et espère passer au 3eme rang d’exportateur mondial du métal jaune. Cette perspective, après les fiasco des promesses de l’avènement de salutaires provinces pétrolifères, suscite plus de mécontentements que d’accalmie, notamment de la part des populations pauvres du nord. Qu’en est-il en fait ? Voyons ce que dit la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme sur la question. "L’exploitation industrielle des mines d’or a suscité des espoirs énormes pour le développement économique", mais elle "n’a pas permis au Mali de sortir  de la pauvreté". Elle y rappelle que le pays demeure au 175e rang (sur 177) sur l’échelle de  développement humain du Programme de l’Onu pour le développement (PNUD).  L’augmentation des ressources de l’Etat aurait dû avoir une influence  positive sur les dépenses du gouvernement en matière d’éducation, de santé, ou  d’infrastructures, selon cette même source. Mais les codes miniers mis en place avec le soutien de la Banque mondiale  encouragent l’investissement étranger en offrant aux entreprises de vastes exemptions fiscales pendant cinq ans, privant ainsi l’Etat des ressources qu’il  pourrait tirer de cette activité économique. Mais cela, c’est bien évidemment une affaire purement malienne.

Nabil Benali

 

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Opinion nationale (I)

Le facteur déterminant dans la crise (Partie 1)

S’il existe une question où chaque parti voit midi à sa porte, c’est bien celle de l’opinion nationale. Chacun  d’eux s’estime en effet  être en phase avec la majorité des Algériens. A cet égard, il n’y a guère de différence entre les islamistes radicaux et les laïcs les plus convaincus, ni non plus du reste entre ces deux courants et ceux qui aiment se présenter comme des modèles de modération. Qu’on soit dans l’opposition ou au pouvoir, même son de cloche sous ce rapport. Pas un parti, même parmi ceux qui passent pour être petits, compte tenu de leurs résultats électoraux, ne se considère comme le représentant de la minorité, serait-ce momentanément, en attendant de devenir, grâce à la justesse de ses positions et à force de patience, celui de la majorité. A les entendre, ils seraient déjà au pouvoir si les choix des électeurs étaient respectés, si la fraude électorale n’était pas là pour fausser complètement, outrageusement, la donne politique, de sorte que les partis majoritaires se voient décerner les scores de ceux de la minorité et réciproquement.

Les premiers à se croire suivis non seulement par la majorité des Algériens, mais par leur quasi-totalité, ce sont bien entendu les partis islamistes, toutes tendances confondues d’ailleurs. Cette prétention est l’une des raisons, peut-être la principale, qui les poussent à la radicalité. Comme ils pensaient tous qu’ils étaient de plain-pied avec l’opinion nationale, leur rivalité entretenait chez eux la tendance à la surenchère. Une formation politique convaincue que l’écrasante majorité professe les mêmes opinions qu’elle n’est guère portée à la modération en effet, du moins en termes de projet. Pour ce qui est des voies et moyens à  employer pour conquérir le pouvoir, le recours à la violence peut lui paraître d’autant plus justifié qu’elle s’exercerait éventuellement contre la minorité, coupable de chercher à imposer des idées dont le peuple ne voudrait absolument pas. Cette conviction que les islamistes ont de répondre à la demande politique de leurs compatriotes ne reposait sur rien de politique, à y regarder de plus près. C’était un article de foi, dont la force était variable selon le degré de détermination qu’on a à recourir à la violence pour la concrétiser. Ce n’est que sur ce point que  les radicaux et les modérés divergeaient ; ils s’accordaient au regard de la finalité. Ce n’est plus tout à fait la même chose aujourd’hui, où l’on peut déceler des désaccords entre eux y compris au plan stratégique. Les islamistes modérés manifestent des signes de plus en plus affirmés qu’ils sont susceptibles d’accomplir leur aggiornamento, de rompre avec le fonds commun à tous les fondamentalistes, c’est-à-dire avec l’idéologie intégriste. Il n’en est évidemment pas de même chez les radicaux, antérieurement fédérés dans l’ex-Fis. A l’exception peut-être de la tendance djazaariste qui pourrait se regrouper dans le parti créé récemment par Annouar Haddam depuis les Etats-Unis, et qui  constituait dans le passé une des composantes du parti dissous.

Certes, l’ex-Fis a réalisé par deux fois des scores électoraux supérieurs à ceux des autres partis, aux communales d’abord, aux législatives ensuite. Mais ces scores, respectivement de 4 et de 3 millions de voix, qui n’étaient pas si élevés, auraient dû l’inciter à plus de modération s’il n’avait pas la certitude que les temps étaient mûrs et que s’il laissait passer l’occasion qui s’offrait à lui, il risquait de ne pas la voir se renouveler de sitôt. Le fait d’avoir perdu de l’une à l’autre élection 1 quart de son électorat (en fait, il semble bien qu’il en ait perdu bien plus, mais comme les communes étaient pour la plupart sous sa coupe, et que l’administration s’en trouvait désorganisée, et de plus sur la défensive, il avait la voie libre pour frauder dans une large mesure) n’était pas de nature à le faire changer d’avis sur ce point, bien au contraire. Ce recul électoral, qu’il ne pouvait s’expliquer  mais qui de toute façon n’augurait rien de bon pour lui, lui faisait l’effet d’un argument en faveur du passage à la violence. Ce parti était emporté dans une dynamique révolutionnaire, il n’était pas dans une disposition d’esprit qui lui permettait de prendre une mesure plus exacte du rapport de forces, non pas seulement dans les urnes, mais dans la réalité. Il faut dire que dans ce type de mouvement, ce sont les plus radicaux qui décident de la direction à prendre, non les chefs attitrés, qui peuvent très bien retarder sur les premiers, et ne demanderaient peut-être pas mieux que de réfréner leurs ardeurs, s’ils ne se trouvaient pas dans la position de ce général de comédie qui se dit : « Je suis leur chef, il faut que je les suive. » Pour Ali Benhadj tout au moins, la difficulté n’a pas changé. Il lui faut à ce jour se montrer digne de commander à des gens non seulement plus déterminés, mais qui, joignant l’acte à la parole, ont pris les devants en assumant le djihad, le vrai, celui où l’on ne risque pas que la prison. Tant qu’il n’aura pas franchi le Rubicond, il ne jouera pas le rôle qu’il croit être celui qui lui revient de droit. Et s’il se résout à sauter le pas, c’est-à-dire à suivre son fils dans le maquis, ce sera avec le risque  de se voir assigné à une place qui n’est pas la première. Car la première, celle à laquelle il aurait pu prétendre si le présent venait en droite ligne du passé, est déjà occupée…par Ben Laden lui même. C’est dire s’il est difficile de la revendiquer pour soi, en tout cas du vivant de son titulaire actuel.

Mais aujourd’hui les islamistes, notamment ceux qui ont pris les armes, se pensent-ils toujours comme les représentants de la majorité ? Voilà du moins une question à laquelle il n’est pas bien difficile de répondre. Cette réponse est non. Non, les islamistes de la montagne ne se pensent plus comme le bras armé d’un peuple opprimé dans sa foi et ses droits par une minorité non musulmane. Ce n’était déjà plus le cas du temps où les djhadistes, comme certains aiment les appeler, se rangeaient sous la bannière du GIA, dont on sait qu’il s’est autorisé les massacres sur les populations, ce qu’il  ne se serait pas permis s’il les considérait de la même religion que lui. Dès lors qu’il a retourné les armes contre le peuple, il a admis dans les faits le statut qui lui est attribué par ces ennemis, celui d’organisation terroriste. Car la différence entre un révolutionnaire et un terroriste est dans le fait  que le premier a le soutien du peuple, et que le second ne l’a pas, indépendamment de leurs programmes politiques. Mais ce qui est important à relever, c’est que les groupes armés affiliés au GIA se savaient désormais en  butte à l’hostilité de la population, qui s’était mise à les combattre les armes à la main, tant dans les campagnes qu’à la périphérie des villes. De leur point de vue, elle s’était retournée contre eux  après avoir été de leur côté, pour une raison qu’ils ne s’expliquaient pas, dont ils ne pouvaient d’ailleurs pas percer le mystère, mais toujours est-il qu’elle méritait davantage d’être massacrée par eux.

La naissance du GSPC était motivée par cette dérive. La réalité, c’est que la poursuite de la guerre contre le peuple n’avait aucune chance de déboucher sur une victoire. Si le GIA avait réussi à terroriser la population au point de la forcer, au moins en partie, à le soutenir, le GSPC n’aurait pu naître, même dans le cas le groupe dont il procédait aurait  continué à commettre des tueries, dans la mesure du possible, notamment pour entretenir la terreur et partant, l’obéissance à ses injonctions. C’est de l’échec du GIA que vient le GSPC. Et cet échec est  à mettre à l’actif de l’opinion nationale de l’époque, qui voulait en finir au plus vite avec le terrorisme, d’autant qu’il lui rendait la vie impossible. Les groupes  terroristes, en particulier ceux qui s’étaient installés en ville, étaient éliminés à partir de ce moment à une cadence de plus en plus accélérée. La population donnait le renseignement et les forces de sécurité entraient ensuite en action pour mettre le groupe hors d’état de nuire. Mais dans les campagnes, les groupes d’autodéfense et les patriotes opéraient directement aux côtés de l’armée. Le FFS et tous ceux qui se reconnaissaient dans le contrat de Rome les fustigeaient alors comme des forces supplétives, comme des fauteurs de guerre civile, si ce n’est comme de nouveaux harkis, et leur promettaient l’enfer en retour. Comme si l’enfer, on n’y était pas déjà.

Mais au moment où le GSPC se substituait au GIA, ce genre d’accusations  n’était plus de saison. Cela faisait déjà un bout de temps que l’ « opposition réelle », ne faisait plus illusion, se montrant pour ce qu’elle était en réalité, une addition de sigles  sans grande influence, dont la marque était l’impuissance. Sa faillite est dans le fait qu’elle se soit isolée du peuple à un moment crucial de l’histoire du pays. Il n’était pas écrit à l’avance qu’elle s’engage dans cette voie. Aujourd’hui encore, un FFS qui aurait suivi une autre ligne n’est pas une impossibilité théorique. Il se trouve qu’il a emprunté le chemin menant à une impasse historique, lui qui en appelait à un compromis historique. Lui, c’est-à-dire son chef, car c’est à Hocine Ait Ahmed qu’il s’est toujours réduit, auquel il aurait par conséquent du mal à survivre.

Contrairement au GIA qui se battait pour s’emparer du pouvoir en renversant le régime, le GSPC voulait d’abord gagner le peuple, ou plutôt le regagner avant de  se lancer à l’assaut de ce dernier. C’est pourquoi il ne s’en prenait pas aux civils. Ce qui n’était d’ailleurs pas tout fait vrai, mais en comparaison de la bestialité dont faisait preuve le GIA, sa retenue ne passait pas inaperçue. Il pensait que s’il réservait le plus clair de ses attaques aux forces de sécurité, il finirait par faire oublier les exactions commises par le GIA, à quoi il attribue le retournement de l’opinion nationale. C’est qu’il part de l’idée que celle-ci reste dans le fond favorable au projet intégriste et qu’il suffit d’épargner les populations pour les voir revenir aux sentiments qui étaient les leurs, ou que les islamistes leur prêtaient, avant que les hordes du GIA ne dilapident entièrement ce capital sympathie.

Pour autant le GSPC finira par comprendre que cette tactique n’est pas aussi payante qu’il l’imaginait.  Concentrer ses attaques sur les seules forces de sécurité ne se traduit par les effets politiques escomptés. Bien loin de diminuer, son isolement ne cesse au contraire de s’accentuer. D’où la crise qui le traverse alors et le conduit à faire allégeance à Al Qaïda, dont il est devenu la section locale depuis le début 2006. C’est le même processus qui a fait que le GSPC s’est substitué au GIA, et qui a amené le GSPC à  s’affilier à Al Qaïda. On peut sans doute le caractériser de plusieurs manières. Mais il est clair que le motif qui le parcourt depuis le début tient essentiellement à l’attitude de l’opinion nationale dans la crise politique dont la manifestation la plus visible est la violence terroriste, mais qui n’est pas la seule. C’est cette opinion nationale, c’est-à-dire en première approximation  l’opinion professée par la majorité des Algériens à un moment particulier, qu’aucun parti n’exprime  dans sa totalité, mais dont tous se réclament, qui a joué le rôle déterminant tout ce temps et qui continue à décider du cours des événements, du moins des plus importants.

Le politique propose, mais c’est elle qui finalement dispose. Quand on veut agir à son encontre, comme c’est souvent le cas dans un pays qui, comme le nôtre, n’est pas encore une démocratie, on finit toujours par s’en repentir. Il arrive qu’elle s’exprime dans une consultation électorale, comme en avril 2004, lorsqu’elle a fait réélire le président sortant au terme d’une campagne particulièrement longue, où les attaques nauséabondes n’ont pas manqué. Mais elle ne s’est pourtant guère passionnée pour la politique constituant l’essentiel de son programme : la réconciliation nationale. Certes, la majorité des voix exprimées lors du référendum du 29 septembre 2005  l’ont été en faveur de la charte pour la paix et la réconsialiation, mais combien d’Algériens se sont déplacés aux urnes ce jour-là ? Pas beaucoup, comme chacun a pu le constater.

M. Habili

 

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Procès Khalifa

L'affaire entre Londres et Paris ?

Vu l’ampleur des sommes détournées et les complicités connues ou cachées dont a bénéficié le P-DG du groupe Khalifa, il ne fait aucun doute que l’affaire Khalifa soit une “affaire d’Etat”. Mais, la manière avec laquelle a été traité ce dossier par la justice algérienne laisse un énorme sentiment de mission inachevée. Les condamnations prononcées contre des acteurs de second rôle dans le groupe Khalifa n’ont pas réussi à convaincre que l’affaire a mérité toute l’attention qu’il fallait pour ce genre de délits. Il ne faut donc pas s’étonner de voir que ce soit des juridictions étrangères qui prennent en main des éléments essentiels du plus grand hold-up bancaire de l’Algérie indépendante commis par des bandits en costume et cravate, et ayant leurs entrées dans les plus hautes sphères de l’Etat. Il est rare qu’un pays laisse échapper une affaire interne aussi sensible qu’une histoire de corruption. Malgré leurs implications internationales, des affaires de corruption et de détournement, comme celles de Clearstream et la fameuse affaire Elf en France, et Enron aux Etats-Unis, sont restées des affaires nationales pour chacun des deux pays grâce à une prise en charge efficace par le système judiciaire.

Les révélations faites au début de ce mois devant le tribunal de Nanterre (Paris) valent beaucoup plus que tout ce qui a été dit lors du procès de Blida qui a duré près de six semaines (février-mars 2007). En effet, selon notre confrère El Khabar (du 16 septembre 2007), Ghazi Kebache, l’oncle maternel de Rafik Abdelmoumen Khalifa et ex-P-DG de Khalifa Construction, a dévoilé au juge d’instruction du tribunal de Nanterre l’identité de personnalités très importantes ayant bénéficié des largesses de celui qui a été présenté, à cette époque, par la quasi-totalité de la presse algérienne comme étant le petit génie qui va révolutionner le monde des affaires en Algérie. Ghazi Kebache implique sans ambages des personnalités gravitant dans l’entourage du président de la République. Il s’agit de Abdelghani Bouteflika (frère du Président) qui aurait acheté, avec l’argent de Khalifa, “un appartement luxueux dans la banlieue parisienne”, de Rachid Maârif, actuellement ambassadeur en Italie, et de la fille  de Larbi Belkheir, ancien conseiller à la présidence et actuellement ambassadeur d’Algérie à Rabat (Maroc). Des noms qui n’auraient jamais été cités dans le jugement de l’affaire, ici, en Algérie. Rappelons que le parquet de Nanterre a ouvert une information judiciaire pour “abus de confiance, banqueroute par détournement d’actifs, banqueroute par dissimulation de comptabilité, blanchiment en bande organisée”.

Il devient clair que les limites imposées par l’arrêt de renvoi du juge qui a instruit le dossier Khalifa jugé par le tribunal de Blida n’ont pas permis d’aller au fond des choses. Il était peut être légitime, pour certains, d’espérer que ces limites allaient définitivement tracer la voie à suivre dans cette affaire et qu’il ne fallait pas regarder au-delà de ce qui est contenu dans le dossier transmis à la juge Brahimi. L’on se rend compte de plus en plus que le procès de Blida n’a pas permis de situer les responsabilités au sein des différentes institutions de l’Etat qui ont ouvert toutes les portes à Abdelmoumen Khalifa pour qu’il puisse accaparer et dilapider un pactole de plusieurs centaines de millions de dollars en devises et en dinars.

A Blida, même ceux qui ont admis avoir émis un faux en écriture, pour dilapider des dizaines de milliards de dinars des caisses sociales, n’ont pas été inquiétés et continuent même d’êtres sollicités pour “négocier” et décider de l’avenir de millions de travailleurs de la Fonction publique et du secteur économique. Mieux encore, selon notre confrère El Watan (du 21 septembre) citant l’un des avocats britanniques de Abdelmoumen Khalifa, l’Algérie n’a jamais demandé l’extradition du golden boy. Etonnant ? Non, puisque la même révélation avait déjà été faite, fin 2005, par l’ancien ambassadeur de Grande-Bretagne à Alger, sans qu’aucune voix autorisée ne vienne lui apporter la contradiction. Sinon, comment expliquer que la justice française, qui est supposée avoir demandé l’extradition de Khalifa bien après son homologue algérienne, ait obtenu gain de cause auprès de la justice britannique avant l’Algérie ?

Les assurances données par notre ambassadeur à Londres sont toujours démenties 9 mois après. Rappelons que M. Dembri avait affirmé, en janvier dernier, que Khalifa était extradable “dans quelques semaines” et que le seul obstacle à cette extradition était la signature de plusieurs accords de coopération dans le domaine juridique (ce qui a été fait à Londres lors du voyage du président de la République).

A ces carences, il faut aussi ajouter les demandes d’extradition mal ficelées par la justice algérienne (reproche fait par le tribunal de Nanterre) dans le cas de Ghazi Kebache et de Mohamed Nanouche, ancien cadre du groupe Khalifa, condamnés tous deux par contumace à 20 ans de réclusion lors du procès qui s’est déroulé à Blida.

Entre vices de procédure et manque de preuves (faits non circonstanciés, voir à ce propos l’enquête publiée par El Watan le jeudi 21 septembre 2007), tourner en rond dans ce dossier non seulement ne ramènera pas la confiance de l’opinion publique algérienne qui attendait un bel exemple de justice et d’équité, mais cela risque même de le compliquer avec l’intervention et les interférences des justices française et britannique qui, compte tenu des révélations faites devant les tribunaux de Nanterre et de Westminster (Londres), savent que le dossier cache encore des “trésors”. Tout le monde sait, en effet, que l’ascension fulgurante de Abdelmoumen Khalifa n’aurait pas pu avoir lieu sans des complicités dans “les plus hautes sphères de l’Etat”, comme le soulignait il y a moins d’un mois Karim Mahmoudi, le président de la Confédération des cadres de la finance et de la comptabilité (CCFC). “Les véritables protagonistes de cette affaire sont restés dans l’ombre bien qu’ils sont à l’origine de l’ascension de Abdelmoumen Khalifa et c’est eux qui ont démantelé le groupe”, avait-il déclaré. Rappelons au passage que le groupe Khalifa a commencé à prendre de l’ampleur bien avant l’arrivée de Bouteflika à la tête de l’Etat ; la banque Khalifa et la compagnie aérienne Khalifa Airways ont été agréées en 1998.

Le président de la CCFC inclut le scandale Khalifa dans la série de scandales (BNA, BADR…) qui ont secoué le secteur bancaire algérien. Il va plus loin en demandant qu’une enquête soit menée pour dévoiler “les forfaitures et la mauvaise gestion qui ont provoqué des pertes estimées à des milliards” au Crédit populaire d’Algérie (CPA) dont le dossier de privatisation est à l’étude. Karim Mahmoudi prévoit davantage de banqueroutes et d’escroqueries dans le secteur bancaire si aucune transparence n’est établie en matière d’octroi de crédits.

Ce sombre tableau, bien réel pourtant, n’est pas de nature à donner une bonne image des pouvoirs publics algériens auprès des juridictions étrangères qui se penchent sur le dossier Khalifa. Plus encore lorsque ces tribunaux entrevoient des tergiversations, du temps perdu aux desseins inavoués. Faut-il s’attendre à d’autres révélations dans les procès qui se tiennent en France et en Grande Bretagne, ou alors “la raison d’Etat” de part et d’autre de la Méditerranée va prendre le dessus ? L’avenir nous le dira.

Abdelkader Djalil

 

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ENTRETIEN/Abdelmalek Serraï, expert et consultant international

“Cessons la politique des colmatages”

Nos problèmes agroalimentaires n’incombent pas aux seules fluctuations des bourses mondiales. Ils sont dus d’abord à l’absence de politique prévisionniste et de sécurité nationale, qui se traduirait par un contrôle rigoureux dans l’application des programmes ambitieux de l’autorité publique qui ne doit pas céder devant le pouvoir des spéculateurs. La solution n’est pas de recourir aux programmes d’aide au cas par cas, mais dans une stratégie globale qui toucherait à différents maillons de la chaîne agroalimentaire qui commence par la prise en charge des conditions de vie du monde rural et se termine par l’amélioration de celles de l’homme tout court. L’intérêt, la santé et la sécurité nationale en dépendent.  L’avis d’un expert. 

 

Les Débats : Vous avez évoqué, lors d’un récent séminaire, l’indispensable retour à la planification qui permet d’avoir une vision stratégique du développement. En Algérie, comme si les choses sont faites au jour le jour, alors qu’on assiste à l’application du programme de relance économique. Des explications, M. Serraï ?

Abdelmalek M. Serraï : Qui dit planification dit stratégie, dit vision à long terme. On doit planifier, puis ordonner l’application des programmes dans un délai bien déterminé. Il doit y avoir une vision. Comment peut-on, dans de telles conditions, prétendre réaliser un équilibre régional ? C’est en planifiant. C’est par la planification qu’on peut aplanir les disparités entre wilayas. Nous avons, comme vous le savez, des wilayas placées très haut et d’autres situées au bas du tableau. Il faut donner un ordre pour que toutes les wilayas soient équitablement alignées autour d’un axe défini. Celles qui ont plus doivent être légèrement ralenties et celles qui ont moins doivent bénéficier d’un budget conséquent pour pouvoir se rattraper. Sans une vision globale à long terme, on ne peut pas rectifier des situations, sinon au cas par cas. Un pays aussi grand que l’Algérie ne peut régler des problèmes au cas par cas. Il faut une vision nationale ; il faut responsabiliser l’ensemble des Algériens, pas uniquement le gouvernement. Rien ne peut se faire sans transparence, dans le cadre d’une bonne gouvernance.

 

D’aucuns vous diront c’est le retour à l’économie dirigée basée sur des programmes quinquennaux, entre autres…

Non, c’est le contraire. Je crois qu’on a inversé les rôles. L’économie libérale est plus exigeante en matière de projection et de prévision.

 

Nous vivons une situation inflationniste jamais égalée, au point où la pomme de terre s’est alignée sur le baril de pétrole : 80 DA pour 80 dollars. Que pensez-vous, en tant qu’expert, de ces fluctuations économiques mondiales moins attendues mais pressantes ?

Le cas de la pomme de terre qui perdure depuis huit mois est assez visible et nous l’avons dénoncé aux responsables en temps opportun. Il y a dix mois, j’ai eu à dire : attention, il faut asseoir un vrai programme de recherche, d’amélioration de semences et de production de la pomme de terre tout en tenant compte des équilibres régionaux parce qu’il y a le problème de l’équation des prix, le problème de la main d’œuvre et le problème du transport. J’ai dit qu’il n’y a pas à proprement dit problème du produit lui-même. Il s’agit de régulariser pas mal de difficultés comme l’emploi, la valorisation des terres, la rentabilisation de l’eau, les engrais et surtout contrer le flux migratoire de l’exode rural, etc. Pas mal de problèmes donc à régler autour de la production agricole qu’il s’agisse de pomme de terre, d’oignon, de poivron ou de tomate car la flambée des prix, dois-je le rappeler, n’a pas affecté que la pomme de terre. Ça concerne donc un ensemble de solutions inhérentes au monde rural. Il faut donc fixer le monde rural en améliorant les conditions de vie et de travail des gens et leur permettre de s’exprimer. La preuve que l’on a pas réussi à arrêter le flux migratoire, qui est de l’ordre de 6% chaque année, c'est que les gens continuent de délaisser la campagne. Nous avons des régions qui se vident et par conséquent  nous avons donc des productions ancestrales qui commencent à se raréfier et c’est comme ça qu’on a, de temps à autre, des pics d’insuffisance de produits qui ont tendance à nous amener à faire malheureusement appel au commerce international en recourant aux subventions à l’importation. Ce qui n’est pas la bonne solution. Faire appel à chaque fois à des pays étrangers pour colmater les insuffisances jusqu’à flirter avec l’impopularité totale parce qu’il y a un produit de large consommation qui manque, ça nous donne à réfléchir. Il faut faire part des doléances du monde agricole, par exemple, afin de dégager une politique agricole à long et moyen termes.

 

Cette situation ne dénote-t-elle pas de l’échec du PNDRA ?  

Le PNDRA a donné une partie très intéressante de résultats et quand on regarde l’immense perte du budget alloué, on peut dire qu’il y a un demi-échec. Car il y a eu beaucoup d’argent gaspillé dans la mesure où une bonne partie des subventions agricoles n’est jamais arrivée au monde rural puisqu’elle a été détournée par des spéculateurs. Donc c’est le PNDRA qui a perdu cet argent en dehors du circuit agricole, ce qui explique que si l’on compare l’enveloppe financière allouée au PNDRA avec le total de la production, on constate effectivement qu’il y a un déséquilibre criard. Ceci revient au fait qu’il y a un manque sérieux de suivi des programmes, d’une part, et de contrôle de l’octroi des crédits de l’autre. Je suggère donc un retour à un meilleur suivi et à un contrôle systématique des crédits pour que les faux agriculteurs ne détournent plus des crédits vers d’autres secteurs spéculatifs. Ce n’est pas le PNDRA qui est mis en cause, mais la manière dont il est appliqué sans suivi.

 

L’Etat a aussi une responsabilité dans la régulation du marché et, partant, de la production. D’un autre côté, avons-nous une carte agricole, M. Serrai ?

Oui la cartographie agricole existe. Nous savons parfaitement où se situent les terres agricoles et où se trouve l’eau. Mais il faut revenir à situer la responsabilité de l’Etat en terme de régulation du marché. On parle de pomme de terre, mais on doit aussi parler des céréales. Ceci dit, combien la responsabilité de l’Etat est grande pour réguler le marché intérieur en organisant la production de certains produits sensibles tels la pomme de terre, les céréales, les huiles oléagineuses aussi. L’ouverture totale du marché algérien ne veut pas dire abandon des principes de base d’une économie, parce que même dans une économie de marché, il y a des principes à respecter. Prenez l’exemple des Etats-Unis, où la carte agricole est établie au mm², de même que l’utilisation de l’eau est connue avec grande précision, ainsi que le programme des cultures. Les traitements sanitaires le sont aussi. Pour notre part, nous n’avons rien à inventer mais seulement à copier un peu ce que font les pays modernes qui sont arrivés au summum de la politique du libre-marché et voir comment ils s’occupent de leurs terres. La France est plus proche de nous. Tout en étant une puissance politique et militaire dans le monde, elle est aussi une puissance agricole dans un monde de libéralisme total. Parce que les agriculteurs disposent de tous les moyens nécessaires, à savoir les informations indispensables ainsi que les moyens de vulgarisation. Ils ont à leur disposition les semences qu’il faut, les engrais qu’il faut, les moyens techniques qu’il faut…

 

Et aussi le soutien de l’Etat en cas de crise…

Oui absolument. Dans un marché régional, nous n’avons rien à inventer, il faudrait peut-être suivre le voisinage, s’intéresser davantage à l’agriculture et porter plus d’importance au monde agricole qui est un secteur sensible. Pour assurer notre sécurité alimentaire, alléger la facture alimentaire et surtout nous libérer progressivement des pressions que nous subissons, notamment de l’Europe et des principaux fournisseurs de céréales, tels que les Etats-Unis et le Canada. C’est un devoir politique parce qu’il faut alléger la pression du marché international et aussi un souci de garantir notre sécurité alimentaire. Il faut arriver donc à avoir les meilleurs stocks, compter d’abord sur la production nationale et non sur les importations. C’est aussi créer des postes de travail, créer de la richesse locale, fixer les populations dans leurs villages, dans leurs secteurs agricoles et dégager les produits à consommation locale.

 

S’agissant de la cherté de la facture alimentaire, on impute cette hausse aux fluctuations des bourses mondiales. Jusqu’où peut-on résister à ces pressions et quels sont, à votre avis, les moyens à même de réduire cette dépendance ?

C’est le énième avertissement que nous subissons. L’Algérie est touchée de plein fouet par toute fluctuation puisque nous importons plus de 3,2 milliards de dollars de produits alimentaires. Et à chaque fois qu’il y a crise, il y a des avertissements à nos gouvernants pour qu’ils prennent les mesures appropriées. Or les mesures qu’il faut ce ne sont pas les importations qu’on vient de faire. Il faut surtout mettre en place un programme pluriannuel avec une vision à moyen et long termes à l’objet d’alléger au moins l’effet de ces sursauts internationaux et avoir une production nationale destinée à l’exportation qui nous offre des ressources financières.

 

Est-ce à dire revoir en profondeur le PNDRA ?

S’il le faut oui, pourquoi pas ? Toutefois il ne faut pas continuer de gaspiller nos ressources financières qui s’élèvent cette année à 27 milliards de dollars  sans arriver pour autant à régler nos problèmes. J’aurai souhaité dégager 15 à 20% de ces ressources destinées à l’importation de produits sans utilité publique ni pour la santé des Algériens pour les orienter vers les agriculteurs. C'est-à-dire vers la mise en valeur des terres agricoles dans les Hauts Plateaux et le Grand Sud. Pourquoi ne pas susciter une émulation au sein de grandes familles agricoles, notamment les céréaliculteurs et les producteurs de pomme de terre ou de légumes secs et encourager ceux qui s’intéressent à la production d’oléagineux, qui font partie des éléments de notre consommation de base ?

Il ne faut pas non plus occulter l’importance des viandes rouges. Si nous avons réussi dans les viandes blanches, pourquoi ne pas continuer l’effort pour la multiplication des viandes rouges et la quantité du lait aussi, en mettant en place une politique d’élevage de vaches et de vaches laitières adossée à une culture fourragère pour alimenter le bétail ? Là je déplore aussi le fait que l’Algérie continue d’importer, depuis l’indépendance, d’énormes quantités d’aliment pour le cheptel national, au lieu de faire des recherches agronomiques et des mises en valeur de terres agricoles pour commencer à produire un peu plus que par le passé des aliments fourragers qui se vendent au prix fort (orge, avoine, seigle) qui causent la cherté du cheptel et de la viande rouge.

 

Cela n’est envisageable que si l’on dispose de grandes superficies réservées exclusivement au pâturage. Ce dernier souffre d’un immense déficit d’espace et de l’exode rural.

Oui parce que nous n’arrivons plus à contrôler sérieusement la transhumance. Parce que aussi il y a des terres qui subissent un pâturage excessif et donc elles se déshabillent. C’est dommage par ce que le sable gagne du terrain, alors que nous avons les moyens de mettre en place des projets d’envergure pour stopper un tant soit peu cette atteinte à l’environnement. Il y a des efforts qui sont fait, mais ils restent insuffisants compte tenu des grands espaces. Mais avec les moyens financiers qu’on a et la sensibilisation de l’opinion publique, nous sommes en mesure de mettre en place des projets pour stopper l’avancée des sables et gagner des terres agricoles et de pâturages. A condition d’introduire également de nouvelles espèces animales qui s’adaptent à nos terres, à notre climat et aussi à l’insuffisance de l’eau dans certaines régions. L’absence de l’aide aux éleveurs a causé une saignée irréparable parmi eux. J’ai en tête un cas grave : à Laghouat, en trois ans, 66 éleveurs ont vendu leur bêtes et ont quitté une si belle région. Face à la cherté des aliments qu’on importe aussi au prix fort et aux problèmes de collecte du lait, une région qui pourrait être la meilleure en matière de pâturage et de tourisme est totalement abandonnée. A titre d’exemple une botte de foin coûte 1 900 à 2 000 DA, c'est-à-dire deux fois plus cher que le blé. C’est très grave ! Voilà un exemple concret qui dénote de l’insuffisance de vision lointaine pour doter les régions de Djelfa, Aïn Defla et Mila par exemple d’une politique d’équilibre afin de rattraper leur grand retard en matière d’agriculture. Il faut donc revoir cette situation d’équilibre régional en terme de développement économique.

 

S’agissant de visions lointaines justement, l’Accord d’association avec l’UE n’a pas eu l’impact qu’on souhaitait. Quelles sont les raisons de ce non-sens alors qu’on nous promettait monts et merveilles avec le démantèlement tarifaire ? Pourquoi ça n’a pas marché, d’après vous ?

Ma vision est très claire. Je suis désolé de le dire, la solution de l’Algérie n’est pas l’Union européenne, elle est dans le cadre national. Si nous voulons régler nos problèmes, il faut corriger d’abord notre façon de gérer les choses. Il faut se mettre au travail un peu plus, penser comment gérer notre argent et faire surtout attention à notre façon de réfléchir nos investissements. Les solutions aux problèmes de l’Algérie ne peuvent pas nous arriver de l’Europe. Pour preuve, depuis qu’on a ouvert le marché, les marchandises européennes entrent en Algérie alors qu’aucun produit algérien n’entre chez les Européens, même les Algériens ne peuvent voyager en Europe. Il y a comme un refus du flux humain. Il y a un flux commercial Europe-Algérie, l’inverse ne se fait pas puisque nous avons rien, en dehors du gaz, à offrir. Inversement, les Algériens ne peuvent pas circuler librement en Europe.

 

Quel bilan faites-vous des deux ans passés sur l’application du soi-disant partenariat ?

Où sont les résultats ? Il n’y en a pas, hélas. On ne peut dresser un bilan, mais on peut établir un constat. C’est encore une réalité amère qui nous pousse à revoir nos batteries réglementaires de sorte à ce que nous nous mettions sérieusement au travail d’une manière plus rationnelle, en portant un autre regard.

 

Pourtant ça marche bien pour nos voisins marocains et tunisiens. Pourquoi pas nous ?

Ce n’est pas la même chose. Le point de départ et les objectifs sont différents. Moi je dis : l’Union européenne c’est bien, à condition que nous soyons bien préparés, or nous le sommes très mal. Dites-moi quel est l’ingénieur, le médecin, le pharmacien qui va faire face à son homologue européen qui, lui, a tout les moyens en terme d’hygiène, de contrôle de qualité, de normalisation, d’appui, d’information, de formation continue et de vulgarisation.

 

Vous voulez dire que les choses sont faites dans la précipitation ?

En plus, nous manquons de beaucoup de choses. Autrement dit, nous sommes incapables de faire face à une concurrence largement ouverte alors qu’eux sont arrivés depuis des années à ce niveau. Mais il faut continuer à former les jeunes et leur inculquer les meilleures méthodes. Axons nos efforts sur le management moderne pour pouvoir améliorer nos performances. Si le transfert technologique qui nous coûte très cher se fait sans accompagnement, il ne donne rien. Oui nous avons besoin des Européens, à condition qu’ils soient avec nous. S’ils nous envoient seulement des équipements excessivement chers et refusent de recevoir nos étudiants pour des formations de haut niveau, le résultat ne sera pas probant. Oui aux Européens, mais pas seulement pour qu’ils prennent nos marchés et notre gaz pour sécuriser leur approvisionnement en énergie non polluante. Nous aussi avons des enfants à chauffer, à former, notamment en zones rurales. Nous devons redémarrer une machine industrielle en panne.

 

Ne pensez-vous pas que nos négociateurs ont été floués par des engagements qui tardent à voir le jour ? Autrement dit moins avertis, moins expérimentés ?

Tout est possible. Nous en tout cas avons fait, de notre côté, notre devoir et peut-être même plus. Nous réclamons une coopération de qualité pour que les Algériens développent la création de postes d’emploi, entre autres, grâce au partenariat européen. Mais pas de cette manière-là.

Nous avons constaté que l’Algérie investit plus que l’Europe dans l’exploitation du gaz. Pour preuve, Sonatrach a dépensé sept milliards de dollars ces dernières années pour l’exploitation du gaz alors que les Européens, eux, n’ont pas dépassé la barre d’un milliard de dollars d’investissement, tous secteurs confondus. Nous sommes devant une espèce de déséquilibre énorme qui dénote d’un égoïsme avéré. Donc oui à la coopération, à la condition qu’elle soit équilibrée. Oui à une coopération de qualité, mais qu’elle soit bénéfique et réciproque. Il faut que trois millions d’Algériens trouvent un emploi grâce, entre autres, à l’intervention des Européens. Or, ce n’est pas le cas, doit-je déplorer.

 

Des opérateurs économiques demandent la révision de certaines clauses de cet Accord, alors que des politiques demandent son annulation systématique…

C’est tout à fait légitime. Vous savez, l’Algérie est un jeune pays qui évolue très vite. Nous avons besoin de réviser en permanence certaines clauses. L’Europe aussi évolue notamment en termes de droit, de réglementation du commerce international, de protection de la propriété intellectuelle et industrielle. Etant jeunes, nous avons besoin de revoir certains articles, mais ce n’est pas facile face à un bloc homogène, solide et plus expérimenté que nous. Il faut beaucoup de persévérance. Il faut que nos responsables au niveau des affaires étrangères, du commerce, de l’industrie ou d’autres secteurs spécialisés puissent être prêts et à l’écoute de la population qui est le vrai miroir de la situation économique du pays, et non pas faire comme certains bureaucrates retranchés dans leurs bureaux, coupés de la réalité algérienne.

 

Quel serait, selon vous, l’impact de l’adhésion à l’OMC, au milieu de ces tendances déséquilibrées visiblement orientées contre l’Algérie ?

D’abord, l’adhésion tarde car nous sommes l’un des derniers pays à adhérer à l’OMC. Mais nous, nous avons dépassé le cap de certains aspects conditionnés par l’organisation. Pour preuve, nous avons toutes sortes de produits qui circulent, dont certains ne sont même pas autorisés ni à la vente, ni à la consommation ni à l’utilisation en Europe. Cela veut dire que certaines règles de l’OMC sont déjà dépassées par l’ouverture du marché algérien bien avant l’adhésion.

 

Alors, que veut donc dire adhérer à l’OMC ?

Ça veut dire que nous allons apprendre pas mal de choses notamment dans le cadre des règles et des habitudes dans la gestion et dans le commerce. D’un autre côté, au départ nous allons perdre énormément et sans doute de nombreuses entreprises publiques et privées vont fermer. Celles qui n’ont pas les moyens, qui ont un mauvais management, qui n’ont pas de cellule commerciale vont baisser rideau. A ma connaissance, près de 40% des entreprises algériennes n’ont aucun moyen de faire face à une ouverture tous azimuts dans le cadre de l’OMC. Nous allons encore une fois voir notre production péricliter à la faveur d’une entrée ahurissante de produits de tous bords parce que nous sommes tous simplement mal préparés. Il nous faut des milliers d’experts de haut niveau en commerce international, il nous faut des centaines d’excellents financiers et des managers de haut niveau pour pouvoir ouvrir nos portes à ces pays. Nous n’avons pas les armes d’une telle compétition, d’autant que nous sommes un pays jeune, mal expérimenté et que malheureusement, nombre de cadres valables sont partis pour différentes raisons et font les beaux jours d’entreprises américaines, canadiennes, françaises, saoudiennes, qataries, etc. Ils ont quitté le pays pas seulement pour des raisons politiques, mais beaucoup plus pour des raisons socioprofessionnelles, de logement, d’école… Et là l’Algérie a perdu beaucoup d’argent et les meilleurs de ses enfants pour le bienfait de ces pays qui profitent de cette manne intellectuelle.

 

Il y a aussi problème au niveau de l’investissement. Vous avez avancé récemment le chiffre de 565 000 dossiers de création de micro-entreprises bloqués au niveau des banques. Notre PME/PMI va mal aussi. La privatisation est accélérée. Que signifient ces blocages et à quoi servent les banques si elles n’accompagnent pas cet élan de développement entamé ?

C’est la contradiction principale qui prévaut actuellement en Algérie. Je m’explique : nous avons 100 milliards de dollars de réserves ; de l’autre côté nous avons des milliers de jeunes candidats à l’investissement, des centaines d’opérateurs PME/PMI qui attendent le feu vert des banques. Ce blocage est en nette contradiction avec le  discours politique officiel qui est en faveur de l’investissement, de la création d’emplois, de la création de richesse. L’Etat est favorable à la prise en charge des jeunes, mais dans la pratique cette ambition est démentie.

J’ai dénoncé récemment lors d’un colloque le blocage de 565 000 dossiers – agrées par l’Ansej, la CNAC et les différentes structures d’agriculture et de tourisme – qui attendent d’être pris en charge par les banques. Quand on sait que ces milliers de jeunes promoteurs créent chacun 5 à 6 emplois, ça fait quelque 3 millions d’emplois et même plus. Aller dans une banque publique, demander un emprunt, est un droit citoyen, tout comme celui d’aller à l’école ou à l’université, d’avoir un logement, un emploi. Si l’Etat ne peut pas leur offrir un emploi, qu’on leur donne les moyens de le créer eux-mêmes, au lieu de s’étonner quand certains jeunes se jettent à la mer ou se suicident. Orientation politique ou pas, par esprit commercial et par prudence, les banques ne donnent rien sans garanties suffisantes, mais c’est au gouvernement de prendre les décisions qu’il faut pour présenter les garanties à même de booster l’investissement en renforçant le système de garantie en faveur des jeunes investisseurs ou en créant une caisse de solidarité pour les jeunes pour être à l’abri d’une explosion sociale. Car le danger numéro un actuellement est les jeunes ; pour le reste on peut rectifier le tir. On peut réviser la carte de l’agriculture, faire face à la carte de formation, mais comment faire taire trois millions de chômeurs ! Comment leur donner l’espoir ? Il faut surtout créer un microclimat d’entreprenariat.

Le secteur privé vit la même situation ; il est malmené. Quand on sait que pour avoir un crédit il faut attendre un, deux ou trois ans, les investisseurs se découragent, prennent des visas et partent. Quant aux étrangers, ils ne viennent pas. Voilà donc les contradictions de l’Algérie. Nous sommes malades de la bureaucratie qui a enfanté une corruption qui se propage à grande vitesse. Il faut que le discours politique soit suivi par des actions réelles sur le terrain.

 

Entre le commercial pur et dur et la volonté politique, que proposez-vous pour concilier l’économie du pétrole avec celle basé sur le savoir ?

Il faut d’abord jouer la carte de l’équilibre. Par équilibre j’entends moins d’achats inutiles. Je milite pour une économie rentable, une importation utile pour le pays. On importe n’importe quoi qui n’a rien à voir avec les besoins réels des citoyens et des citoyennes : du plastique qui ne sert à rien, des cheveux pour femme, etc. au lieu d’apporter plus de machines agricoles, plus de médicaments, plus d’équipements de laboratoire, plus de technologie. Oui à l’ouverture mais non à l’anarchie et au gain facile. Nous sommes en droit de dire non à certaines importations. Et puis ce n’est pas n’importe qui ramène n’importe quoi. Il faut établir une nomenclature de produits importables selon les besoins nationaux. Aux USA, quant il s’agit de l’intérêt, de la santé ou de la sécurité du pays, les autorités agissent. Cela peut se faire par le biais de larges consultations entre responsables de l’Etat afin de dégager un programme clair et efficace.

 

Un système bancaire mixte est-il la solution idoine pour la relance des IDE en Algérie ?

La présence des banques étrangères est nécessaire mais pas indispensable. Car il faut créer la compétition et l’émulation. Il faut créer la comparaison qualitative dans le rendement et les délais de prestation, sans pour autant dire qu’il faut compter uniquement sur les étrangers. Le pays se construit d’abord par ses propres moyens. Le problème se pose, à mon avis c’est là le plus important, du côté humain. Le jour où on donnera aux banques plus de moyens humains, en leur versant des salaires plus élevés, en les sécurisant, ce jour-là nous aurons des cadres de qualité. Les meilleurs banquiers que nous avons formés ont fui le pays parce qu’ils ont trouvé des salaires meilleurs ailleurs. Il faut stopper cette hémorragie de cadres algériens. Le système bancaire algérien va s’améliorer si l’on améliore les conditions de vie de nos banquiers et qu’on assure la formation continue. Ensuite on établit la comparaison dans le savoir-faire avec les financiers étranger. Les banques étrangères sont bonnes pour le commerce international, mais l’investissement lourd est du domaine des banques nationales. 90% des investissements sont tenus par les banques de l’Etat.

 

Voilà que le gaz, dont on loue le mérite de devenir l’énergie du siècle, prolonge davantage notre dépendance dans l’après-pétrole. Qu’en pensez-vous quand on sait que l’Algérie est le deuxième producteur dans le monde d’une énergie qu’on risque encore de mal exploiter ?

Le gaz est une richesse propre. C’est une ressource non polluante et pas très chère. Avec le gaz nous allons avoir un meilleur environnement. Les Algériens avec le développement du gaz auront des conditions de vie meilleures que celles vécues avec le pétrole. Les conditions de commercialisation du gaz diffèrent totalement de celles du pétrole.

Maintenant que nous sommes avertis, il faut que nous soyons suffisamment intelligents pour utiliser savamment les moyens financiers des ressources du gaz pour développer, une fois pour toutes, notre agriculture. Il faut qu’on assoie définitivement une politique d’agriculture réfléchie. Il faut qu’on retrouve le tourisme. Il faut qu’on développe et régénère encore notre culture artisanale qu’on doit réactualiser pour que l’artisanat algérien s’affirme en faisant travailler les femmes au foyer dans des activités qui leur rapportent, dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler “politique d’économie domestique”, pour que le pays retrouve son image, sa culture et son histoire à travers une pléthore de produits artisanaux. Encore faut-il que l’Etat mette les moyens de redynamiser et de développer les marchés locaux pour les petits métiers dont les produits sont très convoités par les étrangers donc éligibles à l’exportation. Rappelons la marche révolution verte en Indonésie et l’Allemagne de l’après-guerre qui a émergé par le développement des petits métiers. Et c’est l’image de marque du pays qui en bénéficierait. 

Le tout est d’injecter des capitaux dans la formation spécialisée des Algériens. En conclusion, toute politique de développement doit être basée sur les conditions de vie de la personne, c'est-à-dire le développement humain. Si nous n’arrivons pas à améliorer le cadre de vie de l’Algérien, c’est que nous avons échoué quelque part…

Interview réalisée par Salah Bey       

 

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