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Troubles au nord du Mali
Médiation à risque pour Alger
La situation d’instabilité au nord du
Mali ne date pas d’aujourd’hui. La médiation tout en patience
d’Alger qui a toujours tenté d’intervenir sans se donner des airs
d’ingérence non plus. Cette fois, et alors que la mise en œuvre des
Accords d’Alger de 2006 est en difficulté, certaines parties locales
semblent tout tenter pour exclure l’Algérie de l’équation malienne.
C’est là l’enjeu immédiat d’un conflit aux couleurs locales, au cœur
duquel se mêlent des considérations tribales inextricables et des
convoitises économiques peu apparentes pour un pays aussi démuni.
La complexité de la situation
d’instabilité qui a marqué le Mali ces derniers jours constitue une
source de préoccupation sérieuse pour l’Algérie, pour qui ce pays
représente un voisin important, avec lequel sont partagés un espace
frontalier considérable, des liens commerciaux et un mouvement
humain non négligeable. En effet, les liens sont tellement étroits,
d’ailleurs, que beaucoup d’Algériens croyaient, jusque là que
Tinzaouatène se trouvait à l’extrême Sud de l’Algérie et non pas au
plus haut point du nord du Mali. Beaucoup ignorent aussi que ce pays
dispose d’un consulat à Tamanrasset, à l’activité incessante comme
il est permis de le deviner, en raison du volume de flux légal et
illégal de ressortissants maliens, mais aussi en raison du mouvement
des touaregs qui développement des liens familiaux, sinon tribaux
des deux parts de la frontière commune. Un déplacement qui se fait
réciproquement sans obligation de visa, pour dire l’excellence des
rapports entre les deux gouvernements. Ce cadre historique (auquel
l’on peut ajouter une coopération de longue date et une tradition,
si l’on peut dire, de soutien au développement pour lequel Alger a
toujours montré sa disponibilité dans la veine de son historique
implication pour les question africaines), reste le facteur le plus
déterminant qui fait que non seulement la crise du nord du Mali est
un problème face auquel l’Algérie ne peut rester indifférente, mais
c’est aussi un élément qui fait que, plus que toute autre partie,
l’Algérie reste le pays le mieux placé pour jouer un rôle éventuel,
si tant est que les protagonistes du conflit l’admettent comme tel.
On peut dire que jusque là, aux yeux de la communauté internationale
et à l’échelon africain, c’est déjà le cas. Et ça l’est davantage
pour les autorités maliennes, comme pour les représentants de la
rébellion touareg qui jusque là ont toujours fait appel à la
médiation algérienne depuis les années 1970. Ce contexte a permis,
tout récemment, la conclusion de l’accord d’Alger entre le
gouvernement malien et Alliance Démocratique pour du 23 mai
2006 pour le Changement, après le conflit armé né de la contestation
de nord maliens de la discrimination dont ils disent être victimes.
Ces accords, fruit d’un consensus laborieusement tissé après une
série de va-et-vient de diplomates algériens (représentant le
«facilitateur») entre les délégations des deux parties séjournant à
Alger même , portait sur la pacification de la région de Kidal au
nord du Mali parallèlement à un allégement du dispositif militaire
gouvernemental, des mesures en faveur du développement de la région
et l’intégration de sa population à tous les niveaux et la création
d’instances de mise en œuvre et de suivi.
Le rôle néfaste de la
diaspora
Etait-ce suffisant pour
un retour durable de la stabilité ? Non, loin s’en faut, comme on le
constate sur le terrain même. Mais ce n’est pas au Mali même que la
crise a rebondit. Tout a été relancé, en fait, parmi les puissants
milieux d’affaires de la diaspora malienne (principal relais des
investisseurs occidentaux), en France et aux Etats-Unis qui voyaient
dans ces accords un affaiblissement de l’Etat central qui a ainsi
«plié le genou devant de simples renégats». Sur impulsion du
président Amadou Toumani Touré (ATT), fraîchement réélu, des figures
du pouvoir ont réagi en lançant une vaste campagne à l’endroit des
populations des différentes régions pour leur demander de dépasser
les considération ethnique en faveur de l’unité nationale. Mais la
critique venant de l’opposition à l’extérieur estimait surtout que
les accords d’Alger, parce que signés en terre extérieure, étaient
nuls et non avenus. Des critiques qui leur conféraient, dans leur
teneur, un caractère anticonstitutionnel, voire séparatiste. Un
débat qui a fait couler beaucoup d’encre au Mali, pendant que
certains journaux de la presse locale estimaient que, Bahanga et
Fagaga, les deux leaders de l’Alliance démocratique, avaient
bénéficié de trop de concessions. Des éditorialistes, dont on peut
mettre en doute les priorités, s’oublient aussi à accuser Alger de
les soutenir en sous-main…
Pris au milieu de cet
étau, entre leurs engagements dans le cadre des Accords d’Alger et
la pression des puissantes tribus du sud, les autorités de Bamako
ont entrepris, donc, de gérer une sorte d’équilibre instable. Et
c’est en toute logique que l’application des dispositions de
l’accord a pris un sérieux coup de ralentisseur. Cette situation,
après quelques mois seulement, a été bien suffisante semble-t-il
pour que les touaregs du nord du Mali débrident une méfiance bien
retenue jusque là à l’égard des autorités de Bamako. Des nouveaux
accrochages ont éclatent à Tinzaouatène au début de ce mois, l’armée
malienne a été une nouvelle fois attaquée et les rebelles ont montré
une détermination telle que même un avion de ravitaillement
américain essuie des tirs à la frontière algéro-malienne. La tension
n’a été ramenée à des proportions gérables que grâce à
l’intervention de notables du nord du mali, bine placés pour ce rôle
puisque leur majorité sont membre fondateurs de l’alliance
démocratique pour le changement. Une intervention soutenue par la
diplomatie algérienne. On obtient rapidement une trêve et une
promesse du leader des rebelles, Ag Bahanga de libérer la trentaine
d’otages enlevés les 26 et 27 août dernier.
Une médiation, des
résultats
A ce stade, et pour
mettre toutes les chances de son coté, le
gouvernement malien a officiellement demandé la semaine écoulée à
l’Algérie de participer "aux efforts de retour à la paix" dans le
nord du Mali, au lendemain de l’entrée en vigueur d’une trêve entre
rebelles touareg et armée. Le président malien a reçu l’ambassadeur
d’Algérie au Mali. C’est le diplomate algérien Abdelkrim Gheraieb,
fin négociateur, est très familier du dossier touareg du nord du
Mali qui est chargé du dossier. Ce dernier avait en effet déjà
obtenu du chef rebelle touareg Ibrahim Ag Bahanga en 1999 la
libération de militaires de l’armée régulière, qui avaient été
enlevés pour exiger que le village de Bahanga situé dans le nord-est
soit érigé en commune rurale dans le cadre de la décentralisation.
C’est également l’ambassadeur de l’Algérie au Mali qui a dirigé les
négociations entre les ex-rebelles touaregs du Mali et le
gouvernement malien qui ont abouti en juillet 2006 aux "accords
d’Alger".
Premiers résultats, qu’Alger a prudemment
évité de revendiquer, sept otages ont été libérés vendredi dernier
par le groupe de Ibrahim Bahanga, un geste visant à prouver "sa
bonne foi". Si l’on en croit le compte rendu du journaliste de
l’AFP, tous ses interlocuteurs ont souligné «le rôle joué dans la
libération des otages par l’Algérie». «Vraiment, il faut dire merci
à l’Algérie. (...) Un responsable algérien a assisté à la remise des
otages", a affirmé le député-médiateur Al Ghabas Ag Intalla à cette
agence. Coté rebelle, le concordance du ton pousse à l’optimisme :
"nous sommes tous Maliens. Nous devons, avec l’aide de l’Algérie,
trouver une solution à nos problèmes", a pour sa part annoncé
Ibrahim Ag Bahanga.
Ce dénouement, en attendant la suite des
événements, est intervenu à la veille de la fête de l’indépendance
du Mali. Pour la symbolique, le message du président Bouteflika à
son homologue malien est plus que millimétré. «Je voudrais, à cette
occasion, vous assurer de mon plein appui à l’action que vous n’avez
cessé de mener pour consolider la paix et le développement de votre
pays", ajoute le chef de l’Etat. Il me plait également de vous
redire mon intérêt pour le renforcement et la diversification des
relations d’amitié, de fraternité, de solidarité et de coopération
entre nos deux pays…», écrit le président algérien.
Une tâche de Sisyphe
Cet effort de consolidation de la
stabilité du Mali n’est effectivement pas une tâche facile. Il
risque, au vu de la situation, d’exiger encore à l’avenir toute
l’énergie de la diplomatie algérienne pour les années à venir. Pour
le comprendre, il faut tout simplement savoir les conditions de
sous-développement que vit la population locale, celle du nord plus
que toute autre en raison de la sévérité du climat saharien et des
vagues de sécheresses et de famines qui frappent la région depuis
les années 1970, provoquant une paupérisation quasiment endémique.
On compte à peu près 300.000 touaregs au
nord du Mali. Tout comme les touaregs nomades des autres pays, ils
ont refusé toute scolarisation durant la colonisation, ce qui a
affaibli leur position au moment des indépendances. Les famines de
1973-74 et de 1984-85 voient la disparition de leurs troupeaux et
des milliers de jeunes touareg ont alors migré vers les villes,
l’Algérie ou la Libye, où Mouammar Kadhafi en incorpora plusieurs
milliers dans sa fameuse et très méconnue «Légion islamique». Mais
une décennie plus tard, face à la dégradation de l’économie libyenne
et la chute des cours du pétrole, les jeunes exilés ont été
contraints au retour parfois forcé dans leurs pays avant de grossir
rapidement les rangs des mouvements réclamant autonomie et
développement contre les pouvoirs centraux successifs. On se
souvient encore de la guérilla des sables au début des années 1990
qui a fait plusieurs centaines de victimes et des milliers de
déplacés vers le Burkina Faso et l’Algérie, avant que le
pacte national d’avril 1992 aboutisse à la paix et à la
reconnaissance de la spécificité du Nord du Mali.
Accord qui généré une décentralisation des régions touaregs assortie
d’une large autonomie de gestion, ainsi que le désarmement des
combattants touareg et leur intégration au sein de l’armée, les
corps para-militaires et la fonction publique. Des dispositions pas
toujours appliquées à la lettre en raisons de pressions tribales sur
le pouvoir central. C’est visiblement encore le cas aujourd’hui.
La solution, le développement
Le versant économique du problème malien
se situe dans la situation économique du pays. Avec une dette
extérieure considérée faussement comme faible, parce que ne
dépassant pas les 2,8 milliards de dollars US (avec un revenu par
habitant de 380 dollars en 2006), le Mali est dans l’impossibilité
de rembourser sa dette. Aux termes d’un certain comité franco-malien
pour l’annulation de celle-ci, il faudra quatre générations
pour rembourser la dette en 106 ans ! Entre temps, les
plans d’ajustement structurel n’ont produit que des catastrophes :
10 000 pertes d’emplois avec la privatisation et la liquidation des
sociétés et entreprises d’Etat durant les années 1990. De même, la
promesse d’allégement de 40 % du stock de la dette extérieure par
la France et la décision de
réduction de 70 millions de dollars consentis par la Club de Paris
en mars 2003 et l’annulation de 37 milliards de dollars de dette en
mars 2004 du Mali à l’égard du Japon dans le cadre de l’initiative
PPTE n’ont pas permis d’apaiser les souffrances des populations
dues au fardeau de la dette, selon ce même comité. Ce dernier
souligne qu’après 20 ans d’ajustement structurel, il n’existe pour
le Mali aucun espoir de sortie du carcan de la dette. Dans
l’hypothèse la plus optimiste, le Mali ne pourrait payer la
totalité de ses dettes qu’au bout de 45 ans, dans l’hypothèse
pessimiste surtout avec la détérioration de la situation économique
du pays, ce délai serait de 106 ans, soit sur quatre générations. On
voit bien que la marge de manœuvre du pouvoir central pour calmer
les tensions internes est des plus faibles.
De l’or, mais pas pour tout le monde
En résumé, la gestion par Bamako de ces
tensions contradictoires, avec peu d’atout certes, débouche le plus
souvent sur un équilibre précaire qui doit constamment faire au
bénéfice d’une partie et au détriment d’une autre. Pour éviter le
pire, les autorités n’ont aucun autre choix, semble-t-il, que de
changer de temps à autres de mécontent. Cette gestion par réaction
risque cependant d’être de courte vue. Elle est parfois porteuse de
danger, comme on le voit dans le cas de l’exploitation des
ressources naturelles qui devaient être en principe une formidable
opportunité pour ce pays. Depuis 2003, le Mali est le troisième
producteur africain d’or et espère passer au 3eme rang
d’exportateur mondial du métal jaune. Cette perspective, après les
fiasco des promesses de l’avènement de salutaires provinces
pétrolifères, suscite plus de mécontentements que d’accalmie,
notamment de la part des populations pauvres du nord. Qu’en est-il
en fait ? Voyons ce que dit la Fédération internationale des
ligues des droits de l’Homme sur la question. "L’exploitation
industrielle des mines d’or a suscité des espoirs énormes pour le
développement économique", mais elle "n’a pas permis au Mali de
sortir de la pauvreté". Elle y rappelle que le pays demeure au 175e
rang (sur 177) sur l’échelle de développement humain du Programme
de l’Onu pour le développement (PNUD). L’augmentation des
ressources de l’Etat aurait dû avoir une influence positive sur les
dépenses du gouvernement en matière d’éducation, de santé, ou
d’infrastructures, selon cette même source. Mais les codes miniers
mis en place avec le soutien de la Banque mondiale encouragent
l’investissement étranger en offrant aux entreprises de vastes
exemptions fiscales pendant cinq ans, privant ainsi l’Etat des
ressources qu’il pourrait tirer de cette activité économique. Mais
cela, c’est bien évidemment une affaire purement malienne.
Nabil Benali
Haut
Opinion nationale (I)
Le facteur
déterminant dans la crise (Partie 1)
S’il existe une question
où chaque parti voit midi à sa porte, c’est bien celle de l’opinion
nationale. Chacun d’eux s’estime en effet être en phase avec la
majorité des Algériens. A cet égard, il n’y a guère de différence
entre les islamistes radicaux et les laïcs les plus convaincus, ni
non plus du reste entre ces deux courants et ceux qui aiment se
présenter comme des modèles de modération. Qu’on soit dans
l’opposition ou au pouvoir, même son de cloche sous ce rapport. Pas
un parti, même parmi ceux qui passent pour être petits, compte tenu
de leurs résultats électoraux, ne se considère comme le représentant
de la minorité, serait-ce momentanément, en attendant de devenir,
grâce à la justesse de ses positions et à force de patience, celui
de la majorité. A les entendre, ils seraient déjà au pouvoir si les
choix des électeurs étaient respectés, si la fraude électorale
n’était pas là pour fausser complètement, outrageusement, la donne
politique, de sorte que les partis majoritaires se voient décerner
les scores de ceux de la minorité et réciproquement.
Les premiers à se croire
suivis non seulement par la majorité des Algériens, mais par leur
quasi-totalité, ce sont bien entendu les partis islamistes, toutes
tendances confondues d’ailleurs. Cette prétention est l’une des
raisons, peut-être la principale, qui les poussent à la radicalité.
Comme ils pensaient tous qu’ils étaient de plain-pied avec l’opinion
nationale, leur rivalité entretenait chez eux la tendance à la
surenchère. Une formation politique convaincue que l’écrasante
majorité professe les mêmes opinions qu’elle n’est guère portée à la
modération en effet, du moins en termes de projet. Pour ce qui est
des voies et moyens à employer pour conquérir le pouvoir, le
recours à la violence peut lui paraître d’autant plus justifié
qu’elle s’exercerait éventuellement contre la minorité, coupable de
chercher à imposer des idées dont le peuple ne voudrait absolument
pas. Cette conviction que les islamistes ont de répondre à la
demande politique de leurs compatriotes ne reposait sur rien de
politique, à y regarder de plus près. C’était un article de foi,
dont la force était variable selon le degré de détermination qu’on a
à recourir à la violence pour la concrétiser. Ce n’est que sur ce
point que les radicaux et les modérés divergeaient ; ils
s’accordaient au regard de la finalité. Ce n’est plus tout à fait la
même chose aujourd’hui, où l’on peut déceler des désaccords entre
eux y compris au plan stratégique. Les islamistes modérés
manifestent des signes de plus en plus affirmés qu’ils sont
susceptibles d’accomplir leur aggiornamento, de rompre avec le fonds
commun à tous les fondamentalistes, c’est-à-dire avec l’idéologie
intégriste. Il n’en est évidemment pas de même chez les radicaux,
antérieurement fédérés dans l’ex-Fis. A l’exception peut-être de la
tendance djazaariste qui pourrait se regrouper dans le parti créé
récemment par Annouar Haddam depuis les Etats-Unis, et qui
constituait dans le passé une des composantes du parti dissous.
Certes, l’ex-Fis a
réalisé par deux fois des scores électoraux supérieurs à ceux des
autres partis, aux communales d’abord, aux législatives ensuite.
Mais ces scores, respectivement de 4 et de 3 millions de voix, qui
n’étaient pas si élevés, auraient dû l’inciter à plus de modération
s’il n’avait pas la certitude que les temps étaient mûrs et que s’il
laissait passer l’occasion qui s’offrait à lui, il risquait de ne
pas la voir se renouveler de sitôt. Le fait d’avoir perdu de l’une à
l’autre élection 1 quart de son électorat (en fait, il semble bien
qu’il en ait perdu bien plus, mais comme les communes étaient pour
la plupart sous sa coupe, et que l’administration s’en trouvait
désorganisée, et de plus sur la défensive, il avait la voie libre
pour frauder dans une large mesure) n’était pas de nature à le faire
changer d’avis sur ce point, bien au contraire. Ce recul électoral,
qu’il ne pouvait s’expliquer mais qui de toute façon n’augurait
rien de bon pour lui, lui faisait l’effet d’un argument en faveur du
passage à la violence. Ce parti était emporté dans une dynamique
révolutionnaire, il n’était pas dans une disposition d’esprit qui
lui permettait de prendre une mesure plus exacte du rapport de
forces, non pas seulement dans les urnes, mais dans la réalité. Il
faut dire que dans ce type de mouvement, ce sont les plus radicaux
qui décident de la direction à prendre, non les chefs attitrés, qui
peuvent très bien retarder sur les premiers, et ne demanderaient
peut-être pas mieux que de réfréner leurs ardeurs, s’ils ne se
trouvaient pas dans la position de ce général de comédie qui se dit
: « Je suis leur chef, il faut que je les suive. » Pour Ali Benhadj
tout au moins, la difficulté n’a pas changé. Il lui faut à ce jour
se montrer digne de commander à des gens non seulement plus
déterminés, mais qui, joignant l’acte à la parole, ont pris les
devants en assumant le djihad, le vrai, celui où l’on ne risque pas
que la prison. Tant qu’il n’aura pas franchi le Rubicond, il ne
jouera pas le rôle qu’il croit être celui qui lui revient de droit.
Et s’il se résout à sauter le pas, c’est-à-dire à suivre son fils
dans le maquis, ce sera avec le risque de se voir assigné à une
place qui n’est pas la première. Car la première, celle à laquelle
il aurait pu prétendre si le présent venait en droite ligne du
passé, est déjà occupée…par Ben Laden lui même. C’est dire s’il est
difficile de la revendiquer pour soi, en tout cas du vivant de son
titulaire actuel.
Mais aujourd’hui les
islamistes, notamment ceux qui ont pris les armes, se pensent-ils
toujours comme les représentants de la majorité ? Voilà du moins une
question à laquelle il n’est pas bien difficile de répondre. Cette
réponse est non. Non, les islamistes de la montagne ne se pensent
plus comme le bras armé d’un peuple opprimé dans sa foi et ses
droits par une minorité non musulmane. Ce n’était déjà plus le cas
du temps où les djhadistes, comme certains aiment les appeler, se
rangeaient sous la bannière du GIA, dont on sait qu’il s’est
autorisé les massacres sur les populations, ce qu’il ne se serait
pas permis s’il les considérait de la même religion que lui. Dès
lors qu’il a retourné les armes contre le peuple, il a admis dans
les faits le statut qui lui est attribué par ces ennemis, celui
d’organisation terroriste. Car la différence entre un
révolutionnaire et un terroriste est dans le fait que le premier a
le soutien du peuple, et que le second ne l’a pas, indépendamment de
leurs programmes politiques. Mais ce qui est important à relever,
c’est que les groupes armés affiliés au GIA se savaient désormais
en butte à l’hostilité de la population, qui s’était mise à les
combattre les armes à la main, tant dans les campagnes qu’à la
périphérie des villes. De leur point de vue, elle s’était retournée
contre eux après avoir été de leur côté, pour une raison qu’ils ne
s’expliquaient pas, dont ils ne pouvaient d’ailleurs pas percer le
mystère, mais toujours est-il qu’elle méritait davantage d’être
massacrée par eux.
La naissance du GSPC
était motivée par cette dérive. La réalité, c’est que la poursuite
de la guerre contre le peuple n’avait aucune chance de déboucher sur
une victoire. Si le GIA avait réussi à terroriser la population au
point de la forcer, au moins en partie, à le soutenir, le GSPC
n’aurait pu naître, même dans le cas le groupe dont il procédait
aurait continué à commettre des tueries, dans la mesure du
possible, notamment pour entretenir la terreur et partant,
l’obéissance à ses injonctions. C’est de l’échec du GIA que vient le
GSPC. Et cet échec est à mettre à l’actif de l’opinion nationale de
l’époque, qui voulait en finir au plus vite avec le terrorisme,
d’autant qu’il lui rendait la vie impossible. Les groupes
terroristes, en particulier ceux qui s’étaient installés en ville,
étaient éliminés à partir de ce moment à une cadence de plus en plus
accélérée. La population donnait le renseignement et les forces de
sécurité entraient ensuite en action pour mettre le groupe hors
d’état de nuire. Mais dans les campagnes, les groupes d’autodéfense
et les patriotes opéraient directement aux côtés de l’armée. Le FFS
et tous ceux qui se reconnaissaient dans le contrat de Rome les
fustigeaient alors comme des forces supplétives, comme des fauteurs
de guerre civile, si ce n’est comme de nouveaux harkis, et leur
promettaient l’enfer en retour. Comme si l’enfer, on n’y était pas
déjà.
Mais au moment où le
GSPC se substituait au GIA, ce genre d’accusations n’était plus de
saison. Cela faisait déjà un bout de temps que l’ « opposition
réelle », ne faisait plus illusion, se montrant pour ce qu’elle
était en réalité, une addition de sigles sans grande influence,
dont la marque était l’impuissance. Sa faillite est dans le fait
qu’elle se soit isolée du peuple à un moment crucial de l’histoire
du pays. Il n’était pas écrit à l’avance qu’elle s’engage dans cette
voie. Aujourd’hui encore, un FFS qui aurait suivi une autre ligne
n’est pas une impossibilité théorique. Il se trouve qu’il a emprunté
le chemin menant à une impasse historique, lui qui en appelait à un
compromis historique. Lui, c’est-à-dire son chef, car c’est à Hocine
Ait Ahmed qu’il s’est toujours réduit, auquel il aurait par
conséquent du mal à survivre.
Contrairement au GIA qui
se battait pour s’emparer du pouvoir en renversant le régime, le
GSPC voulait d’abord gagner le peuple, ou plutôt le regagner avant
de se lancer à l’assaut de ce dernier. C’est pourquoi il ne s’en
prenait pas aux civils. Ce qui n’était d’ailleurs pas tout fait
vrai, mais en comparaison de la bestialité dont faisait preuve le
GIA, sa retenue ne passait pas inaperçue. Il pensait que s’il
réservait le plus clair de ses attaques aux forces de sécurité, il
finirait par faire oublier les exactions commises par le GIA, à quoi
il attribue le retournement de l’opinion nationale. C’est qu’il part
de l’idée que celle-ci reste dans le fond favorable au projet
intégriste et qu’il suffit d’épargner les populations pour les voir
revenir aux sentiments qui étaient les leurs, ou que les islamistes
leur prêtaient, avant que les hordes du GIA ne dilapident
entièrement ce capital sympathie.
Pour autant le GSPC
finira par comprendre que cette tactique n’est pas aussi payante
qu’il l’imaginait. Concentrer ses attaques sur les seules forces de
sécurité ne se traduit par les effets politiques escomptés. Bien
loin de diminuer, son isolement ne cesse au contraire de
s’accentuer. D’où la crise qui le traverse alors et le conduit à
faire allégeance à Al Qaïda, dont il est devenu la section locale
depuis le début 2006. C’est le même processus qui a fait que le GSPC
s’est substitué au GIA, et qui a amené le GSPC à s’affilier à Al
Qaïda. On peut sans doute le caractériser de plusieurs manières.
Mais il est clair que le motif qui le parcourt depuis le début tient
essentiellement à l’attitude de l’opinion nationale dans la crise
politique dont la manifestation la plus visible est la violence
terroriste, mais qui n’est pas la seule. C’est cette opinion
nationale, c’est-à-dire en première approximation l’opinion
professée par la majorité des Algériens à un moment particulier,
qu’aucun parti n’exprime dans sa totalité, mais dont tous se
réclament, qui a joué le rôle déterminant tout ce temps et qui
continue à décider du cours des événements, du moins des plus
importants.
Le politique propose,
mais c’est elle qui finalement dispose. Quand on veut agir à son
encontre, comme c’est souvent le cas dans un pays qui, comme le
nôtre, n’est pas encore une démocratie, on finit toujours par s’en
repentir. Il arrive qu’elle s’exprime dans une consultation
électorale, comme en avril 2004, lorsqu’elle a fait réélire le
président sortant au terme d’une campagne particulièrement longue,
où les attaques nauséabondes n’ont pas manqué. Mais elle ne s’est
pourtant guère passionnée pour la politique constituant l’essentiel
de son programme : la réconciliation nationale. Certes, la majorité
des voix exprimées lors du référendum du 29 septembre 2005 l’ont
été en faveur de la charte pour la paix et la réconsialiation, mais
combien d’Algériens se sont déplacés aux urnes ce jour-là ? Pas
beaucoup, comme chacun a pu le constater.
M. Habili
Haut
Procès Khalifa
L'affaire entre
Londres et Paris ?
Vu l’ampleur des
sommes détournées et les complicités connues ou cachées dont a
bénéficié le P-DG du groupe Khalifa, il ne fait aucun doute que
l’affaire Khalifa soit une “affaire d’Etat”. Mais, la manière avec
laquelle a été traité ce dossier par la justice algérienne laisse un
énorme sentiment de mission inachevée. Les condamnations prononcées
contre des acteurs de second rôle dans le groupe Khalifa n’ont pas
réussi à convaincre que l’affaire a mérité toute l’attention qu’il
fallait pour ce genre de délits. Il ne faut donc pas s’étonner de
voir que ce soit des juridictions étrangères qui prennent en main
des éléments essentiels du plus grand hold-up bancaire de l’Algérie
indépendante commis par des bandits en costume et cravate, et ayant
leurs entrées dans les plus hautes sphères de l’Etat. Il est rare
qu’un pays laisse échapper une affaire interne aussi sensible qu’une
histoire de corruption. Malgré leurs implications internationales,
des affaires de corruption et de détournement, comme celles de
Clearstream et la fameuse affaire Elf en France, et Enron aux
Etats-Unis, sont restées des affaires nationales pour chacun des
deux pays grâce à une prise en charge efficace par le système
judiciaire.
Les révélations
faites au début de ce mois devant le tribunal de Nanterre (Paris)
valent beaucoup plus que tout ce qui a été dit lors du procès de
Blida qui a duré près de six semaines (février-mars 2007). En effet,
selon notre confrère El Khabar (du 16 septembre 2007), Ghazi Kebache,
l’oncle maternel de Rafik Abdelmoumen Khalifa et ex-P-DG de Khalifa
Construction, a dévoilé au juge d’instruction du tribunal de
Nanterre l’identité de personnalités très importantes ayant
bénéficié des largesses de celui qui a été présenté, à cette époque,
par la quasi-totalité de la presse algérienne comme étant le petit
génie qui va révolutionner le monde des affaires en Algérie. Ghazi
Kebache implique sans ambages des personnalités gravitant dans
l’entourage du président de la République. Il s’agit de Abdelghani
Bouteflika (frère du Président) qui aurait acheté, avec l’argent de
Khalifa, “un appartement luxueux dans la banlieue parisienne”, de
Rachid Maârif, actuellement ambassadeur en Italie, et de la fille
de Larbi Belkheir, ancien conseiller à la présidence et actuellement
ambassadeur d’Algérie à Rabat (Maroc). Des noms qui n’auraient
jamais été cités dans le jugement de l’affaire, ici, en Algérie.
Rappelons que le parquet de Nanterre a ouvert une information
judiciaire pour “abus de confiance, banqueroute par détournement
d’actifs, banqueroute par dissimulation de comptabilité, blanchiment
en bande organisée”.
Il devient clair
que les limites imposées par l’arrêt de renvoi du juge qui a
instruit le dossier Khalifa jugé par le tribunal de Blida n’ont pas
permis d’aller au fond des choses. Il était peut être légitime, pour
certains, d’espérer que ces limites allaient définitivement tracer
la voie à suivre dans cette affaire et qu’il ne fallait pas regarder
au-delà de ce qui est contenu dans le dossier transmis à la juge
Brahimi. L’on se rend compte de plus en plus que le procès de Blida
n’a pas permis de situer les responsabilités au sein des différentes
institutions de l’Etat qui ont ouvert toutes les portes à
Abdelmoumen Khalifa pour qu’il puisse accaparer et dilapider un
pactole de plusieurs centaines de millions de dollars en devises et
en dinars.
A Blida, même ceux
qui ont admis avoir émis un faux en écriture, pour dilapider des
dizaines de milliards de dinars des caisses sociales, n’ont pas été
inquiétés et continuent même d’êtres sollicités pour “négocier” et
décider de l’avenir de millions de travailleurs de la Fonction
publique et du secteur économique. Mieux encore, selon notre
confrère El Watan (du 21 septembre) citant l’un des avocats
britanniques de Abdelmoumen Khalifa, l’Algérie n’a jamais demandé
l’extradition du golden boy. Etonnant ? Non, puisque la même
révélation avait déjà été faite, fin 2005, par l’ancien ambassadeur
de Grande-Bretagne à Alger, sans qu’aucune voix autorisée ne vienne
lui apporter la contradiction. Sinon, comment expliquer que la
justice française, qui est supposée avoir demandé l’extradition de
Khalifa bien après son homologue algérienne, ait obtenu gain de
cause auprès de la justice britannique avant l’Algérie ?
Les assurances
données par notre ambassadeur à Londres sont toujours démenties 9
mois après. Rappelons que M. Dembri avait affirmé, en janvier
dernier, que Khalifa était extradable “dans quelques semaines” et
que le seul obstacle à cette extradition était la signature de
plusieurs accords de coopération dans le domaine juridique (ce qui a
été fait à Londres lors du voyage du président de la République).
A ces carences, il
faut aussi ajouter les demandes d’extradition mal ficelées par la
justice algérienne (reproche fait par le tribunal de Nanterre) dans
le cas de Ghazi Kebache et de Mohamed Nanouche, ancien cadre du
groupe Khalifa, condamnés tous deux par contumace à 20 ans de
réclusion lors du procès qui s’est déroulé à Blida.
Entre vices de
procédure et manque de preuves (faits non circonstanciés, voir à ce
propos l’enquête publiée par El Watan le jeudi 21 septembre 2007),
tourner en rond dans ce dossier non seulement ne ramènera pas la
confiance de l’opinion publique algérienne qui attendait un bel
exemple de justice et d’équité, mais cela risque même de le
compliquer avec l’intervention et les interférences des justices
française et britannique qui, compte tenu des révélations faites
devant les tribunaux de Nanterre et de Westminster (Londres), savent
que le dossier cache encore des “trésors”. Tout le monde sait, en
effet, que l’ascension fulgurante de Abdelmoumen Khalifa n’aurait
pas pu avoir lieu sans des complicités dans “les plus hautes sphères
de l’Etat”, comme le soulignait il y a moins d’un mois Karim
Mahmoudi, le président de la Confédération des cadres de la finance
et de la comptabilité (CCFC). “Les véritables protagonistes de cette
affaire sont restés dans l’ombre bien qu’ils sont à l’origine de
l’ascension de Abdelmoumen Khalifa et c’est eux qui ont démantelé le
groupe”, avait-il déclaré. Rappelons au passage que le groupe
Khalifa a commencé à prendre de l’ampleur bien avant l’arrivée de
Bouteflika à la tête de l’Etat ; la banque Khalifa et la compagnie
aérienne Khalifa Airways ont été agréées en 1998.
Le président de la
CCFC inclut le scandale Khalifa dans la série de scandales (BNA,
BADR…) qui ont secoué le secteur bancaire algérien. Il va plus loin
en demandant qu’une enquête soit menée pour dévoiler “les
forfaitures et la mauvaise gestion qui ont provoqué des pertes
estimées à des milliards” au Crédit populaire d’Algérie (CPA) dont
le dossier de privatisation est à l’étude. Karim Mahmoudi prévoit
davantage de banqueroutes et d’escroqueries dans le secteur bancaire
si aucune transparence n’est établie en matière d’octroi de crédits.
Ce sombre tableau,
bien réel pourtant, n’est pas de nature à donner une bonne image des
pouvoirs publics algériens auprès des juridictions étrangères qui se
penchent sur le dossier Khalifa. Plus encore lorsque ces tribunaux
entrevoient des tergiversations, du temps perdu aux desseins
inavoués. Faut-il s’attendre à d’autres révélations dans les procès
qui se tiennent en France et en Grande Bretagne, ou alors “la raison
d’Etat” de part et d’autre de la Méditerranée va prendre le dessus ?
L’avenir nous le dira.
Abdelkader
Djalil
Haut
ENTRETIEN/Abdelmalek
Serraï, expert et consultant international
“Cessons la
politique des colmatages”
Nos problèmes
agroalimentaires n’incombent pas aux seules fluctuations des bourses
mondiales. Ils sont dus d’abord à l’absence de politique
prévisionniste et de sécurité nationale, qui se traduirait par un
contrôle rigoureux dans l’application des programmes ambitieux de
l’autorité publique qui ne doit pas céder devant le pouvoir des
spéculateurs. La solution n’est pas de recourir aux programmes
d’aide au cas par cas, mais dans une stratégie globale qui
toucherait à différents maillons de la chaîne agroalimentaire qui
commence par la prise en charge des conditions de vie du monde rural
et se termine par l’amélioration de celles de l’homme tout court.
L’intérêt, la santé et la sécurité nationale en dépendent. L’avis
d’un expert.
Les Débats :
Vous avez évoqué, lors d’un récent séminaire, l’indispensable retour
à la planification qui permet
d’avoir une vision
stratégique du développement. En Algérie, comme si les choses sont
faites au jour le jour, alors qu’on assiste à l’application du
programme de relance économique. Des explications, M. Serraï ?
Abdelmalek M.
Serraï : Qui dit
planification dit stratégie, dit vision à long terme. On doit
planifier, puis ordonner l’application des programmes dans un délai
bien déterminé. Il doit y avoir une vision. Comment peut-on, dans de
telles conditions, prétendre réaliser un équilibre régional ? C’est
en planifiant. C’est par la planification qu’on peut aplanir les
disparités entre wilayas. Nous avons, comme vous le savez, des
wilayas placées très haut et d’autres situées au bas du tableau. Il
faut donner un ordre pour que toutes les wilayas soient
équitablement alignées autour d’un axe défini. Celles qui ont plus
doivent être légèrement ralenties et celles qui ont moins doivent
bénéficier d’un budget conséquent pour pouvoir se rattraper. Sans
une vision globale à long terme, on ne peut pas rectifier des
situations, sinon au cas par cas. Un pays aussi grand que l’Algérie
ne peut régler des problèmes au cas par cas. Il faut une vision
nationale ; il faut responsabiliser l’ensemble des Algériens, pas
uniquement le gouvernement. Rien ne peut se faire sans transparence,
dans le cadre d’une bonne gouvernance.
D’aucuns vous
diront c’est le retour à l’économie dirigée basée sur des programmes
quinquennaux, entre autres…
Non, c’est le
contraire. Je crois qu’on a inversé les rôles. L’économie libérale
est plus exigeante en matière de projection et de prévision.
Nous vivons une
situation inflationniste jamais égalée, au point où la pomme de
terre s’est alignée sur le baril de pétrole : 80 DA pour 80 dollars.
Que pensez-vous, en tant qu’expert, de ces fluctuations économiques
mondiales moins attendues mais pressantes ?
Le cas de la pomme
de terre qui perdure depuis huit mois est assez visible et nous
l’avons dénoncé aux responsables en temps opportun. Il y a dix mois,
j’ai eu à dire : attention, il faut asseoir un vrai programme de
recherche, d’amélioration de semences et de production de la pomme
de terre tout en tenant compte des équilibres régionaux parce qu’il
y a le problème de l’équation des prix, le problème de la main
d’œuvre et le problème du transport. J’ai dit qu’il n’y a pas à
proprement dit problème du produit lui-même. Il s’agit de
régulariser pas mal de difficultés comme l’emploi, la valorisation
des terres, la rentabilisation de l’eau, les engrais et surtout
contrer le flux migratoire de l’exode rural, etc. Pas mal de
problèmes donc à régler autour de la production agricole qu’il
s’agisse de pomme de terre, d’oignon, de poivron ou de tomate car la
flambée des prix, dois-je le rappeler, n’a pas affecté que la pomme
de terre. Ça concerne donc un ensemble de solutions inhérentes au
monde rural. Il faut donc fixer le monde rural en améliorant les
conditions de vie et de travail des gens et leur permettre de
s’exprimer. La preuve que l’on a pas réussi à arrêter le flux
migratoire, qui est de l’ordre de 6% chaque année, c'est que les
gens continuent de délaisser la campagne. Nous avons des régions qui
se vident et par conséquent nous avons donc des productions
ancestrales qui commencent à se raréfier et c’est comme ça qu’on a,
de temps à autre, des pics d’insuffisance de produits qui ont
tendance à nous amener à faire malheureusement appel au commerce
international en recourant aux subventions à l’importation. Ce qui
n’est pas la bonne solution. Faire appel à chaque fois à des pays
étrangers pour colmater les insuffisances jusqu’à flirter avec
l’impopularité totale parce qu’il y a un produit de large
consommation qui manque, ça nous donne à réfléchir. Il faut faire
part des doléances du monde agricole, par exemple, afin de dégager
une politique agricole à long et moyen termes.
Cette situation
ne dénote-t-elle pas de l’échec du PNDRA ?
Le PNDRA a donné
une partie très intéressante de résultats et quand on regarde
l’immense perte du budget alloué, on peut dire qu’il y a un
demi-échec. Car il y a eu beaucoup d’argent gaspillé dans la mesure
où une bonne partie des subventions agricoles n’est jamais arrivée
au monde rural puisqu’elle a été détournée par des spéculateurs.
Donc c’est le PNDRA qui a perdu cet argent en dehors du circuit
agricole, ce qui explique que si l’on compare l’enveloppe financière
allouée au PNDRA avec le total de la production, on constate
effectivement qu’il y a un déséquilibre criard. Ceci revient au fait
qu’il y a un manque sérieux de suivi des programmes, d’une part, et
de contrôle de l’octroi des crédits de l’autre. Je suggère donc un
retour à un meilleur suivi et à un contrôle systématique des crédits
pour que les faux agriculteurs ne détournent plus des crédits vers
d’autres secteurs spéculatifs. Ce n’est pas le PNDRA qui est mis en
cause, mais la manière dont il est appliqué sans suivi.
L’Etat a aussi
une responsabilité dans la régulation du marché et, partant, de la
production. D’un autre côté, avons-nous une carte agricole, M.
Serrai ?
Oui la
cartographie agricole existe. Nous savons parfaitement où se situent
les terres agricoles et où se trouve l’eau. Mais il faut revenir à
situer la responsabilité de l’Etat en terme de régulation du marché.
On parle de pomme de terre, mais on doit aussi parler des céréales.
Ceci dit, combien la responsabilité de l’Etat est grande pour
réguler le marché intérieur en organisant la production de certains
produits sensibles tels la pomme de terre, les céréales, les huiles
oléagineuses aussi. L’ouverture totale du marché algérien ne veut
pas dire abandon des principes de base d’une économie, parce que
même dans une économie de marché, il y a des principes à respecter.
Prenez l’exemple des Etats-Unis, où la carte agricole est établie au
mm², de même que l’utilisation de l’eau est connue avec grande
précision, ainsi que le programme des cultures. Les traitements
sanitaires le sont aussi. Pour notre part, nous n’avons rien à
inventer mais seulement à copier un peu ce que font les pays
modernes qui sont arrivés au summum de la politique du libre-marché
et voir comment ils s’occupent de leurs terres. La France est plus
proche de nous. Tout en étant une puissance politique et militaire
dans le monde, elle est aussi une puissance agricole dans un monde
de libéralisme total. Parce que les agriculteurs disposent de tous
les moyens nécessaires, à savoir les informations indispensables
ainsi que les moyens de vulgarisation. Ils ont à leur disposition
les semences qu’il faut, les engrais qu’il faut, les moyens
techniques qu’il faut…
Et aussi le
soutien de l’Etat en cas de crise…
Oui absolument.
Dans un marché régional, nous n’avons rien à inventer, il faudrait
peut-être suivre le voisinage, s’intéresser davantage à
l’agriculture et porter plus d’importance au monde agricole qui est
un secteur sensible. Pour assurer notre sécurité alimentaire,
alléger la facture alimentaire et surtout nous libérer
progressivement des pressions que nous subissons, notamment de
l’Europe et des principaux fournisseurs de céréales, tels que les
Etats-Unis et le Canada. C’est un devoir politique parce qu’il faut
alléger la pression du marché international et aussi un souci de
garantir notre sécurité alimentaire. Il faut arriver donc à avoir
les meilleurs stocks, compter d’abord sur la production nationale et
non sur les importations. C’est aussi créer des postes de travail,
créer de la richesse locale, fixer les populations dans leurs
villages, dans leurs secteurs agricoles et dégager les produits à
consommation locale.
S’agissant de
la cherté de la facture alimentaire, on impute cette hausse aux
fluctuations des bourses mondiales. Jusqu’où peut-on résister à ces
pressions et quels sont, à votre avis, les moyens à même de réduire
cette dépendance ?
C’est le énième
avertissement que nous subissons. L’Algérie est touchée de plein
fouet par toute fluctuation puisque nous importons plus de 3,2
milliards de dollars de produits alimentaires. Et à chaque fois
qu’il y a crise, il y a des avertissements à nos gouvernants pour
qu’ils prennent les mesures appropriées. Or les mesures qu’il faut
ce ne sont pas les importations qu’on vient de faire. Il faut
surtout mettre en place un programme pluriannuel avec une vision à
moyen et long termes à l’objet d’alléger au moins l’effet de ces
sursauts internationaux et avoir une production nationale destinée à
l’exportation qui nous offre des ressources financières.
Est-ce à dire
revoir en profondeur le PNDRA ?
S’il le faut oui,
pourquoi pas ? Toutefois il ne faut pas continuer de gaspiller nos
ressources financières qui s’élèvent cette année à 27 milliards de
dollars sans arriver pour autant à régler nos problèmes. J’aurai
souhaité dégager 15 à 20% de ces ressources destinées à
l’importation de produits sans utilité publique ni pour la santé des
Algériens pour les orienter vers les agriculteurs. C'est-à-dire vers
la mise en valeur des terres agricoles dans les Hauts Plateaux et le
Grand Sud. Pourquoi ne pas susciter une émulation au sein de grandes
familles agricoles, notamment les céréaliculteurs et les producteurs
de pomme de terre ou de légumes secs et encourager ceux qui
s’intéressent à la production d’oléagineux, qui font partie des
éléments de notre consommation de base ?
Il ne faut pas non
plus occulter l’importance des viandes rouges. Si nous avons réussi
dans les viandes blanches, pourquoi ne pas continuer l’effort pour
la multiplication des viandes rouges et la quantité du lait aussi,
en mettant en place une politique d’élevage de vaches et de vaches
laitières adossée à une culture fourragère pour alimenter le
bétail ? Là je déplore aussi le fait que l’Algérie continue
d’importer, depuis l’indépendance, d’énormes quantités d’aliment
pour le cheptel national, au lieu de faire des recherches
agronomiques et des mises en valeur de terres agricoles pour
commencer à produire un peu plus que par le passé des aliments
fourragers qui se vendent au prix fort (orge, avoine, seigle) qui
causent la cherté du cheptel et de la viande rouge.
Cela n’est
envisageable que si l’on dispose de grandes superficies réservées
exclusivement au pâturage. Ce dernier souffre d’un immense déficit
d’espace et de l’exode rural.
Oui parce que nous
n’arrivons plus à contrôler sérieusement la transhumance. Parce que
aussi il y a des terres qui subissent un pâturage excessif et donc
elles se déshabillent. C’est dommage par ce que le sable gagne du
terrain, alors que nous avons les moyens de mettre en place des
projets d’envergure pour stopper un tant soit peu cette atteinte à
l’environnement. Il y a des efforts qui sont fait, mais ils restent
insuffisants compte tenu des grands espaces. Mais avec les moyens
financiers qu’on a et la sensibilisation de l’opinion publique, nous
sommes en mesure de mettre en place des projets pour stopper
l’avancée des sables et gagner des terres agricoles et de pâturages.
A condition d’introduire également de nouvelles espèces animales qui
s’adaptent à nos terres, à notre climat et aussi à l’insuffisance de
l’eau dans certaines régions. L’absence de l’aide aux éleveurs a
causé une saignée irréparable parmi eux. J’ai en tête un cas grave :
à Laghouat, en trois ans, 66 éleveurs ont vendu leur bêtes et ont
quitté une si belle région. Face à la cherté des aliments qu’on
importe aussi au prix fort et aux problèmes de collecte du lait, une
région qui pourrait être la meilleure en matière de pâturage et de
tourisme est totalement abandonnée. A titre d’exemple une botte de
foin coûte 1 900 à 2 000 DA, c'est-à-dire deux fois plus cher que le
blé. C’est très grave ! Voilà un exemple concret qui dénote de
l’insuffisance de vision lointaine pour doter les régions de Djelfa,
Aïn Defla et Mila par exemple d’une politique d’équilibre afin de
rattraper leur grand retard en matière d’agriculture. Il faut donc
revoir cette situation d’équilibre régional en terme de
développement économique.
S’agissant de
visions lointaines justement, l’Accord d’association avec l’UE n’a
pas eu l’impact qu’on souhaitait. Quelles sont les raisons de ce
non-sens alors qu’on nous promettait monts et merveilles avec le
démantèlement tarifaire ? Pourquoi ça n’a pas marché, d’après vous ?
Ma vision est très
claire. Je suis désolé de le dire, la solution de l’Algérie n’est
pas l’Union européenne, elle est dans le cadre national. Si nous
voulons régler nos problèmes, il faut corriger d’abord notre façon
de gérer les choses. Il faut se mettre au travail un peu plus,
penser comment gérer notre argent et faire surtout attention à notre
façon de réfléchir nos investissements. Les solutions aux problèmes
de l’Algérie ne peuvent pas nous arriver de l’Europe. Pour preuve,
depuis qu’on a ouvert le marché, les marchandises européennes
entrent en Algérie alors qu’aucun produit algérien n’entre chez les
Européens, même les Algériens ne peuvent voyager en Europe. Il y a
comme un refus du flux humain. Il y a un flux commercial
Europe-Algérie, l’inverse ne se fait pas puisque nous avons rien, en
dehors du gaz, à offrir. Inversement, les Algériens ne peuvent pas
circuler librement en Europe.
Quel bilan
faites-vous des deux ans passés sur l’application du soi-disant
partenariat ?
Où sont les
résultats ? Il n’y en a pas, hélas. On ne peut dresser un bilan,
mais on peut établir un constat. C’est encore une réalité amère qui
nous pousse à revoir nos batteries réglementaires de sorte à ce que
nous nous mettions sérieusement au travail d’une manière plus
rationnelle, en portant un autre regard.
Pourtant ça
marche bien pour nos voisins marocains et tunisiens. Pourquoi pas
nous ?
Ce n’est pas la
même chose. Le point de départ et les objectifs sont différents. Moi
je dis : l’Union européenne c’est bien, à condition que nous soyons
bien préparés, or nous le sommes très mal. Dites-moi quel est
l’ingénieur, le médecin, le pharmacien qui va faire face à son
homologue européen qui, lui, a tout les moyens en terme d’hygiène,
de contrôle de qualité, de normalisation, d’appui, d’information, de
formation continue et de vulgarisation.
Vous voulez
dire que les choses sont faites dans la précipitation ?
En plus, nous
manquons de beaucoup de choses. Autrement dit, nous sommes
incapables de faire face à une concurrence largement ouverte alors
qu’eux sont arrivés depuis des années à ce niveau. Mais il faut
continuer à former les jeunes et leur inculquer les meilleures
méthodes. Axons nos efforts sur le management moderne pour pouvoir
améliorer nos performances. Si le transfert technologique qui nous
coûte très cher se fait sans accompagnement, il ne donne rien. Oui
nous avons besoin des Européens, à condition qu’ils soient avec
nous. S’ils nous envoient seulement des équipements excessivement
chers et refusent de recevoir nos étudiants pour des formations de
haut niveau, le résultat ne sera pas probant. Oui aux Européens,
mais pas seulement pour qu’ils prennent nos marchés et notre gaz
pour sécuriser leur approvisionnement en énergie non polluante. Nous
aussi avons des enfants à chauffer, à former, notamment en zones
rurales. Nous devons redémarrer une machine industrielle en panne.
Ne pensez-vous
pas que nos négociateurs ont été floués par des engagements qui
tardent à voir le jour ? Autrement dit moins avertis, moins
expérimentés ?
Tout est possible.
Nous en tout cas avons fait, de notre côté, notre devoir et
peut-être même plus. Nous réclamons une coopération de qualité pour
que les Algériens développent la création de postes d’emploi, entre
autres, grâce au partenariat européen. Mais pas de cette manière-là.
Nous avons
constaté que l’Algérie investit plus que l’Europe dans
l’exploitation du gaz. Pour preuve, Sonatrach a dépensé sept
milliards de dollars ces dernières années pour l’exploitation du gaz
alors que les Européens, eux, n’ont pas dépassé la barre d’un
milliard de dollars d’investissement, tous secteurs confondus. Nous
sommes devant une espèce de déséquilibre énorme qui dénote d’un
égoïsme avéré. Donc oui à la coopération, à la condition qu’elle
soit équilibrée. Oui à une coopération de qualité, mais qu’elle soit
bénéfique et réciproque. Il faut que trois millions d’Algériens
trouvent un emploi grâce, entre autres, à l’intervention des
Européens. Or, ce n’est pas le cas, doit-je déplorer.
Des opérateurs
économiques demandent la révision de certaines clauses de cet
Accord, alors que des politiques demandent son annulation
systématique…
C’est tout à fait
légitime. Vous savez, l’Algérie est un jeune pays qui évolue très
vite. Nous avons besoin de réviser en permanence certaines clauses.
L’Europe aussi évolue notamment en termes de droit, de
réglementation du commerce international, de protection de la
propriété intellectuelle et industrielle. Etant jeunes, nous avons
besoin de revoir certains articles, mais ce n’est pas facile face à
un bloc homogène, solide et plus expérimenté que nous. Il faut
beaucoup de persévérance. Il faut que nos responsables au niveau des
affaires étrangères, du commerce, de l’industrie ou d’autres
secteurs spécialisés puissent être prêts et à l’écoute de la
population qui est le vrai miroir de la situation économique du
pays, et non pas faire comme certains bureaucrates retranchés dans
leurs bureaux, coupés de la réalité algérienne.
Quel serait,
selon vous, l’impact de l’adhésion à l’OMC, au milieu de ces
tendances déséquilibrées visiblement orientées contre l’Algérie ?
D’abord,
l’adhésion tarde car nous sommes l’un des derniers pays à adhérer à
l’OMC. Mais nous, nous avons dépassé le cap de certains aspects
conditionnés par l’organisation. Pour preuve, nous avons toutes
sortes de produits qui circulent, dont certains ne sont même pas
autorisés ni à la vente, ni à la consommation ni à l’utilisation en
Europe. Cela veut dire que certaines règles de l’OMC sont déjà
dépassées par l’ouverture du marché algérien bien avant l’adhésion.
Alors, que veut
donc dire adhérer à l’OMC ?
Ça veut dire que
nous allons apprendre pas mal de choses notamment dans le cadre des
règles et des habitudes dans la gestion et dans le commerce. D’un
autre côté, au départ nous allons perdre énormément et sans doute de
nombreuses entreprises publiques et privées vont fermer. Celles qui
n’ont pas les moyens, qui ont un mauvais management, qui n’ont pas
de cellule commerciale vont baisser rideau. A ma connaissance, près
de 40% des entreprises algériennes n’ont aucun moyen de faire face à
une ouverture tous azimuts dans le cadre de l’OMC. Nous allons
encore une fois voir notre production péricliter à la faveur d’une
entrée ahurissante de produits de tous bords parce que nous sommes
tous simplement mal préparés. Il nous faut des milliers d’experts de
haut niveau en commerce international, il nous faut des centaines
d’excellents financiers et des managers de haut niveau pour pouvoir
ouvrir nos portes à ces pays. Nous n’avons pas les armes d’une telle
compétition, d’autant que nous sommes un pays jeune, mal expérimenté
et que malheureusement, nombre de cadres valables sont partis pour
différentes raisons et font les beaux jours d’entreprises
américaines, canadiennes, françaises, saoudiennes, qataries, etc.
Ils ont quitté le pays pas seulement pour des raisons politiques,
mais beaucoup plus pour des raisons socioprofessionnelles, de
logement, d’école… Et là l’Algérie a perdu beaucoup d’argent et les
meilleurs de ses enfants pour le bienfait de ces pays qui profitent
de cette manne intellectuelle.
Il y a aussi
problème au niveau de l’investissement. Vous avez avancé récemment
le chiffre de 565 000 dossiers de création de micro-entreprises
bloqués au niveau des banques. Notre PME/PMI va mal aussi. La
privatisation est accélérée. Que signifient ces blocages et à quoi
servent les banques si elles n’accompagnent pas cet élan de
développement entamé ?
C’est la
contradiction principale qui prévaut actuellement en Algérie. Je
m’explique : nous avons 100 milliards de dollars de réserves ; de
l’autre côté nous avons des milliers de jeunes candidats à
l’investissement, des centaines d’opérateurs PME/PMI qui attendent
le feu vert des banques. Ce blocage est en nette contradiction avec
le discours politique officiel qui est en faveur de
l’investissement, de la création d’emplois, de la création de
richesse. L’Etat est favorable à la prise en charge des jeunes, mais
dans la pratique cette ambition est démentie.
J’ai dénoncé
récemment lors d’un colloque le blocage de 565 000 dossiers – agrées
par l’Ansej, la CNAC et les différentes structures d’agriculture et
de tourisme – qui attendent d’être pris en charge par les banques.
Quand on sait que ces milliers de jeunes promoteurs créent chacun 5
à 6 emplois, ça fait quelque 3 millions d’emplois et même plus.
Aller dans une banque publique, demander un emprunt, est un droit
citoyen, tout comme celui d’aller à l’école ou à l’université,
d’avoir un logement, un emploi. Si l’Etat ne peut pas leur offrir un
emploi, qu’on leur donne les moyens de le créer eux-mêmes, au lieu
de s’étonner quand certains jeunes se jettent à la mer ou se
suicident. Orientation politique ou pas, par esprit commercial et
par prudence, les banques ne donnent rien sans garanties
suffisantes, mais c’est au gouvernement de prendre les décisions
qu’il faut pour présenter les garanties à même de booster
l’investissement en renforçant le système de garantie en faveur des
jeunes investisseurs ou en créant une caisse de solidarité pour les
jeunes pour être à l’abri d’une explosion sociale. Car le danger
numéro un actuellement est les jeunes ; pour le reste on peut
rectifier le tir. On peut réviser la carte de l’agriculture, faire
face à la carte de formation, mais comment faire taire trois
millions de chômeurs ! Comment leur donner l’espoir ? Il faut
surtout créer un microclimat d’entreprenariat.
Le secteur privé
vit la même situation ; il est malmené. Quand on sait que pour avoir
un crédit il faut attendre un, deux ou trois ans, les investisseurs
se découragent, prennent des visas et partent. Quant aux étrangers,
ils ne viennent pas. Voilà donc les contradictions de l’Algérie.
Nous sommes malades de la bureaucratie qui a enfanté une corruption
qui se propage à grande vitesse. Il faut que le discours politique
soit suivi par des actions réelles sur le terrain.
Entre le
commercial pur et dur et la volonté politique, que proposez-vous
pour concilier l’économie du pétrole avec celle basé sur le savoir ?
Il faut d’abord
jouer la carte de l’équilibre. Par équilibre j’entends moins
d’achats inutiles. Je milite pour une économie rentable, une
importation utile pour le pays. On importe n’importe quoi qui n’a
rien à voir avec les besoins réels des citoyens et des citoyennes :
du plastique qui ne sert à rien, des cheveux pour femme, etc. au
lieu d’apporter plus de machines agricoles, plus de médicaments,
plus d’équipements de laboratoire, plus de technologie. Oui à
l’ouverture mais non à l’anarchie et au gain facile. Nous sommes en
droit de dire non à certaines importations. Et puis ce n’est pas
n’importe qui ramène n’importe quoi. Il faut établir une
nomenclature de produits importables selon les besoins nationaux.
Aux USA, quant il s’agit de l’intérêt, de la santé ou de la sécurité
du pays, les autorités agissent. Cela peut se faire par le biais de
larges consultations entre responsables de l’Etat afin de dégager un
programme clair et efficace.
Un système
bancaire mixte est-il la solution idoine pour la relance des IDE en
Algérie ?
La présence des
banques étrangères est nécessaire mais pas indispensable. Car il
faut créer la compétition et l’émulation. Il faut créer la
comparaison qualitative dans le rendement et les délais de
prestation, sans pour autant dire qu’il faut compter uniquement sur
les étrangers. Le pays se construit d’abord par ses propres moyens.
Le problème se pose, à mon avis c’est là le plus important, du côté
humain. Le jour où on donnera aux banques plus de moyens humains, en
leur versant des salaires plus élevés, en les sécurisant, ce jour-là
nous aurons des cadres de qualité. Les meilleurs banquiers que nous
avons formés ont fui le pays parce qu’ils ont trouvé des salaires
meilleurs ailleurs. Il faut stopper cette hémorragie de cadres
algériens. Le système bancaire algérien va s’améliorer si l’on
améliore les conditions de vie de nos banquiers et qu’on assure la
formation continue. Ensuite on établit la comparaison dans le
savoir-faire avec les financiers étranger. Les banques étrangères
sont bonnes pour le commerce international, mais l’investissement
lourd est du domaine des banques nationales. 90% des investissements
sont tenus par les banques de l’Etat.
Voilà que le
gaz, dont on loue le mérite de devenir l’énergie du siècle, prolonge
davantage notre dépendance dans l’après-pétrole. Qu’en pensez-vous
quand on sait que l’Algérie est le deuxième producteur dans le monde
d’une énergie qu’on risque encore de mal exploiter ?
Le gaz est une
richesse propre. C’est une ressource non polluante et pas très
chère. Avec le gaz nous allons avoir un meilleur environnement. Les
Algériens avec le développement du gaz auront des conditions de vie
meilleures que celles vécues avec le pétrole. Les conditions de
commercialisation du gaz diffèrent totalement de celles du pétrole.
Maintenant que
nous sommes avertis, il faut que nous soyons suffisamment
intelligents pour utiliser savamment les moyens financiers des
ressources du gaz pour développer, une fois pour toutes, notre
agriculture. Il faut qu’on assoie définitivement une politique
d’agriculture réfléchie. Il faut qu’on retrouve le tourisme. Il faut
qu’on développe et régénère encore notre culture artisanale qu’on
doit réactualiser pour que l’artisanat algérien s’affirme en faisant
travailler les femmes au foyer dans des activités qui leur
rapportent, dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler “politique
d’économie domestique”, pour que le pays retrouve son image, sa
culture et son histoire à travers une pléthore de produits
artisanaux. Encore faut-il que l’Etat mette les moyens de
redynamiser et de développer les marchés locaux pour les petits
métiers dont les produits sont très convoités par les étrangers donc
éligibles à l’exportation. Rappelons la marche révolution verte en
Indonésie et l’Allemagne de l’après-guerre qui a émergé par le
développement des petits métiers. Et c’est l’image de marque du pays
qui en bénéficierait.
Le tout est
d’injecter des capitaux dans la formation spécialisée des Algériens.
En conclusion, toute politique de développement doit être basée sur
les conditions de vie de la personne, c'est-à-dire le développement
humain. Si nous n’arrivons pas à améliorer le cadre de vie de
l’Algérien, c’est que nous avons échoué quelque part…
Interview
réalisée par Salah Bey
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