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La Chronique
Urbaine De Jean-Jacques Deluz |
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Accueil
A
propos de la casbah et de la marine
Dès 1830, l’armée
française saccage le quartier bas de la Casbah ; le quartier de la
Marine, qui occupe le terre-plein entre le pied de talus de la
médina et le port, est progressivement rasé, puis reconstruit dans
des conditions déplorables pour y loger une majorité de populations
ouvrières, particulièrement italiennes. Devenu quartier insalubre,
et après l’écroulement d’immeubles, la zone est à nouveau rasée. Il
s’ensuit, à la fin des années 20, une spéculation intensive sur
l’utilisation de ce territoire exceptionnel : quartier d’affaires,
centre commercial et habitat semblent être les vocations
préférentielles envisagées.
On oublie que la
Marine était, avant 1830, le cœur de la Casbah : non pas
géographiquement, mais par ses fonctions de souks, de sièges du
pouvoir, et de toutes sortes de services et d’activités collectives.
En amont, la ville est une médina classique, découpée en zaouïas, et
protégée des incursions étrangères. Inutile de dire que l’amputation
du cœur rend le corps infirme, et, malgré la reconstitution
aléatoire des souks dans la basse Casbah, (Chartes, Randon), la
haute Casbah, résidu de la Casbah, reste un agglomérat de maisons
d’habitation privé de centre vital, qui se désagrège
progressivement.
De nombreux
projets tentent de valoriser le quartier de la Marine à partir des
années 30 : projet de Socart, prolongeant la trame coloniale sur
tout le terre-plein, projet de Rotival proposant des gratte-ciel sur
l’éperon rocheux, projet de Le Corbusier, cherchant un compromis
entre centre d’affaires, (une tour monumentale sur l’Amirauté) et
des espaces de jardins faisant transition avec la Casbah, projet de
Hanning, reprenant le building de Le Corbusier mais faisant jonction
avec la Casbah par un centre vital de commerces et d’activités. Seul
le projet Socart aboutit partiellement avec la réalisation de
l’avenue du premier novembre.
L’avenue, bordée
de part et d’autre de gros immeubles, traverse le quartier du sud au
nord, (de la place des Martyrs à Bab el Oued), donc
perpendiculairement à la ligne de pente de la Casbah, ligne
directrice de la relation Casbah – port de l’Amirauté. Elle
constitue ainsi un barrage féroce, une coupure irrémédiable,
semble-t-il, entre la Casbah et sa matrice d’origine, la mer et le
port. On peut remarquer au passage que, sur le plan de la silhouette
urbaine, (Alger vue de la mer), ces immeubles forment une verrue en
rupture de continuité enlaidissant le profil harmonieux descendant
de la citadelle à la jetée de l’Amirauté.
Tel est l’héritage
de l’Algérie indépendante : la ville ancestrale, celle qui, d’une
certaine façon, représentait le cœur (ou la tête) du territoire
algérien reste amputée, malade, non seulement de son vieillissement
incontrôlé et de sa surpopulation, mais de sa fracture.
On peut donc
s’étonner, plus de quarante ans après la prise d’autonomie du pays,
de se trouver dans une situation, non seulement héritée, mais
aggravée : en plus de l’avenue du premier novembre, d’apparence
immuable, un affreux parking à étages, un innommable bâtiment de
conservatoire, une place des Martyrs informe, font de ce lieu de
mémoire un tragique no man’s land.
Comment expliquer
cette absence de respect du cœur de la Casbah, cœur elle-même
d’Alger, cœur du pays ? Comment expliquer cette désaffection, voire
ce mépris, de ce qui est non seulement patrimoine, mais site
potentiel d’un renouveau ? (Cela dit sans ignorer tous les efforts
individuels, discours et actions de quelques passionnés, de Ravéreau
à Lesbet ou à Fouzia Asloum.)
Mais le problème
est là : on parle, en vain, depuis quarante ans, de redonner sa
dignité à la Casbah ; on la classe au patrimoine mondial de
l’humanité, on lance périodiquement quelques rénovations d’îlots ou
de maisons ; mais, jusqu’à présent, personne n’a eu le courage ou la
possibilité d’envisager le problème dans sa globalité : celui de
l’entité Casbah – Marine et de son rôle déterminant dans
l’organisation d’Alger et de ses valeurs culturelles et mémorielles.
Tant qu’on
essaiera de « rénover » la Casbah à coups de petites mesures, on
poursuivra cette fuite en avant. Je suis d’accord avec Djaffar
Lesbet pour l’incitation aux initiatives privées (la haute Casbah
est un agglomérat complexe de petites propriétés privées, plus ou
moins abandonnées par leurs propriétaires) mais il faut aller plus
loin. Je crois, (utopie économique ? mais l’Algérie est riche et
l’opération peut être lucrative ; utopie culturelle ? mais on peut y
croire) qu’il n’y a qu’une opération puissante et audacieuse qui
résoudra le problème : démolir l’avenue du premier novembre,
(partiellement ou totalement, pourquoi pas ?) recréer les axes de
liaison Casbah – Amirauté, et reprendre toute la structuration d’un
ensemble profondément patrimonial : haute Casbah, basse Casbah,
Marine et port de l’Amirauté sont un tout qui devrait redevenir
homogène et symbolique sur l’axe Citadelle – Amirauté croisé à l’axe
ville coloniale sud (Ben M’Hidi – Didouche) – Bab el Oued.
Si, actuellement,
les visées gouvernementales vont vers l’internationalisation de la
capitale, les opérations de prestige, l’assujettissement aux modèles
des pays arabes les plus riches, on ne devrait pas oublier que la
ville a un cœur, profondément et réellement national, écrit dans
l’histoire, qui est la Casbah d’Alger.
J.J.Deluz
e-mail :contact@lesdebats.com
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