Semaine du 30 Mai au 5 juin  2007

  La chronique

 A propos de la casbah et de la marine

 

 
 
 La Chronique Urbaine De Jean-Jacques Deluz

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 A propos de la casbah et de la marine

Dès 1830, l’armée française saccage le quartier bas de la Casbah ; le quartier de la Marine, qui occupe le terre-plein entre le pied de talus de la médina et le port, est progressivement rasé, puis reconstruit dans des conditions déplorables pour y loger une majorité de populations ouvrières, particulièrement italiennes. Devenu quartier insalubre, et après l’écroulement d’immeubles, la zone est à nouveau rasée. Il s’ensuit, à la fin des années 20, une spéculation intensive sur l’utilisation de ce territoire exceptionnel : quartier d’affaires, centre commercial et habitat semblent être les vocations préférentielles envisagées.

On oublie que la Marine était, avant 1830, le cœur de la Casbah : non pas géographiquement, mais par ses fonctions de souks, de sièges du pouvoir, et de toutes sortes de services et d’activités collectives. En amont, la ville est une médina classique, découpée en zaouïas, et protégée des incursions étrangères. Inutile de dire que l’amputation du cœur rend le corps infirme, et, malgré la reconstitution aléatoire des souks dans la basse Casbah, (Chartes, Randon), la haute Casbah, résidu de la Casbah, reste un agglomérat de maisons d’habitation privé de centre vital, qui se désagrège progressivement.

De nombreux projets tentent de valoriser le quartier de la Marine à partir des années 30 : projet de Socart, prolongeant la trame coloniale sur tout le terre-plein, projet de Rotival proposant des gratte-ciel sur l’éperon rocheux, projet de Le Corbusier, cherchant un compromis entre centre d’affaires, (une tour monumentale sur l’Amirauté) et des espaces de jardins faisant transition avec la Casbah, projet de Hanning, reprenant le building de Le Corbusier mais faisant jonction avec la Casbah par un centre vital de commerces et d’activités. Seul le projet Socart aboutit partiellement avec la réalisation de l’avenue du premier novembre.

L’avenue, bordée de part et d’autre de gros immeubles, traverse le quartier du sud au nord, (de la place des Martyrs à Bab el Oued), donc perpendiculairement à la ligne de pente de la Casbah, ligne directrice de la relation Casbah – port de l’Amirauté. Elle constitue ainsi un barrage féroce, une coupure irrémédiable, semble-t-il, entre la Casbah et sa matrice d’origine, la mer et le port. On peut remarquer au passage que, sur le plan de la silhouette urbaine, (Alger vue de la mer), ces immeubles forment une verrue en rupture de continuité enlaidissant le profil harmonieux descendant de la citadelle à la jetée de l’Amirauté.

Tel est l’héritage de l’Algérie indépendante : la ville ancestrale, celle qui, d’une certaine façon, représentait le cœur (ou la tête) du territoire algérien reste amputée, malade, non seulement de son vieillissement incontrôlé et de sa surpopulation, mais de sa fracture.

On peut donc s’étonner, plus de quarante ans après la prise d’autonomie du pays, de se trouver dans une situation, non seulement héritée, mais aggravée : en plus de l’avenue du premier novembre, d’apparence immuable, un affreux parking à étages, un innommable bâtiment de conservatoire, une place des Martyrs informe, font de ce lieu de mémoire un tragique no man’s land.

Comment expliquer cette absence de respect du cœur de la Casbah, cœur elle-même d’Alger, cœur du pays ?  Comment expliquer cette désaffection, voire ce mépris, de ce qui est non seulement patrimoine, mais site potentiel d’un renouveau ? (Cela dit sans ignorer tous les efforts individuels, discours et actions de quelques passionnés, de Ravéreau à Lesbet ou à Fouzia Asloum.)

Mais le problème est là : on parle, en vain, depuis quarante ans, de redonner sa dignité à la Casbah ; on la classe au patrimoine mondial de l’humanité, on lance périodiquement quelques rénovations d’îlots ou de maisons ; mais, jusqu’à présent, personne n’a eu le courage ou la possibilité d’envisager le problème dans sa globalité : celui de l’entité Casbah – Marine et de son rôle déterminant dans l’organisation d’Alger et de ses valeurs culturelles et mémorielles.

Tant qu’on essaiera de « rénover » la Casbah à coups de petites mesures, on poursuivra cette fuite en avant. Je suis d’accord avec Djaffar Lesbet pour l’incitation aux initiatives privées (la haute Casbah est un agglomérat complexe de petites propriétés privées, plus ou moins abandonnées par leurs propriétaires) mais il faut aller plus loin. Je crois, (utopie économique ? mais l’Algérie est riche et l’opération peut être lucrative ; utopie culturelle ? mais on peut y croire) qu’il n’y a qu’une opération puissante et audacieuse qui résoudra le problème : démolir l’avenue du premier novembre, (partiellement ou totalement, pourquoi pas ?) recréer les axes de liaison Casbah – Amirauté, et reprendre toute la structuration d’un ensemble profondément patrimonial : haute Casbah, basse Casbah, Marine et port de l’Amirauté sont un tout qui devrait redevenir homogène et symbolique sur l’axe Citadelle – Amirauté croisé à l’axe ville coloniale sud (Ben M’Hidi – Didouche) – Bab el  Oued.

Si, actuellement, les visées gouvernementales vont vers l’internationalisation de la capitale, les opérations de prestige, l’assujettissement aux modèles des pays arabes les plus riches, on ne devrait pas oublier que la ville a un cœur, profondément et réellement national, écrit dans l’histoire, qui est la Casbah d’Alger.

J.J.Deluz

 

 

 

 

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