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Les politiques français veulent toujours dicter l'histoire
Chantage au
génocide arménien
Le 18 mai dernier,
un débat était engagé à l'Assemblée nationale française pour
discuter du génocide arménien. En arrière-plan, une loi tendant à
pénaliser le négationnisme du génocide arménien et empêcher dès lors
tout débat et toute discussions sur les massacres qui ont eu lieu à
partir de 1915 autrement que dans le cadre clairement balisé par
cette loi condamnant définitivement la Turquie(1).
La loi n'est pas
passée, le débat n'a pas pu avoir lieu. Mais cette tentative
confirme cette propension des politiques français à vouloir
soustraire aux historiens leur rôle et politiser à souhait des
questions qui, finalement, concernent bien peu les élus. La loi du
23 février sur les rapatriés en France qui imposait de fait de
reconnaître un rôle positif à la colonisation en est un exemple
édifiant (2).
On suppose que les
menaces économiques turques contre la France et les risques de
manifestations violentes de Turcs en France ont convaincu les
députés de mettre de l'eau dans leur vin.
Si on évoque une
tentative française de préserver les bonnes relations économiques,
on indique aussi que l'action du lobby arménien en France est
évidente, alors que des historiens, comme Pierre Nora, indiquent
clairement que l'Assemblée nationale française est entre les mains
de ce groupe de pression.
La dérobade des
élus français renseigne en tout cas sur le fait que l'on n’était pas
si convaincus que cela du fond de cette loi. Plus que cela, on ne
retrouve pas chez les historiens la belle unanimité qui semble être
affichée dans l'hémicycle du palais Bourbon (siège de l'Assemblée
nationale française).
Des historiens se
sont élevés contre ce texte qui tend à réduire dangereusement le
terrain de la recherche.
L'association
Liberté pour l'histoire, fondée entre autres par l'historien et
académicien Pierre Nora, qui s'est déjà prononcée sur l'article 4 de
la loi sur les rapatriés, est de ceux qui ont réagi après
l'annulation du débat autour de la criminalisation du négationnisme
du génocide arménien, en notant avec satisfaction que les historiens
ont encore la possibilité de travailler sur une affaire qui est loin
d'avoir livré tous ses secrets. Pour eux, il s'agit là de la
réédition de l'épisode sur le rôle positif de la colonisation.
La reconnaissance
politique du génocide n'est pas un acte isolé du Parlement français.
Les Suédois ont fait la même chose en 1985, avant de revenir sur la
décision en 2000. Ils avaient fondé leur législation sur la base
des textes de l'ONU définissant et condamnant les génocides ; puis,
considérant que le texte onusien n'était pas en vigueur à l'époque
des faits, on ne pouvait parler de génocide arménien.
Des historiens
désapprouvent
Outre Pierre Nora,
d'autres historiens se sont exprimés avant lui, indiquant que les
éléments en leur possession (les mêmes que ceux que brandissent les
Arméniens) ne prouvent pas le génocide, c'est-à-dire
l'extermination décidée et volontaire d'un peuple ou d'une ethnie.
Que ce soit Gilles
Veinstein ou Bernard Lewis, qui n'ont jamais nié que les massacres
ont bien eu lieu (ce que disent également les Turcs), ils sont
unanimes à refuser de parler de génocide. Ils ont voulu engager un
débat sur la question afin de démontrer, aux yeux des historiens,
s'il y a eu réellement génocide ou pas. La réaction fut un véritable
harcèlement de Bernard Lewis, qualifié par Pierre Nora de
«terroriste intellectuel». Lewis est un historien de renom dont les
travaux sur l'histoire du Proche-Orient et sur l'islam font
l'unanimité. Il a travaillé durant quinze ans sur les massacres des
Arméniens avant d'écarter ainsi la thèse de crime contre l'humanité.
Il fut tout de même traîné devant les tribunaux, en France, pour se
dédire. Galilée n'a pu échapper au bûcher qu'en déclarant «et
pourtant elle tourne» devant ses juges.
De toute évidence,
le fait même que l'on ne puisse pas, d'un point de vue purement
intellectuel, attester de ce génocide, la condamnation de la Turquie
devient injuste, notamment pour les génération actuelles. Elle est
d'autant plus dangereuse qu'elle tend à perpétuer les rancœurs et
les haines.
Il est vrai que
les Turcs ont mis du temps à répondre à la communauté
internationale, préférant d'abord occulter les massacres et prêtant
le flanc aux critiques sans réagir. Ce n'est que depuis quelques
années que l'on parle du massacre des musulmans par les Arméniens
durant cette période.
Mauvais procès
De plus, la
jonction entre Arméniens et Russes (avec la complicité passive des
puissances européennes de l'époque : Grande-Bretagne, Allemagne et
France) est évidente dans la tentative d’anéantir la Turquie en
entier au début du XXe siècle. Du reste, beaucoup
d'historiens expliquent la propension des Turcs à se replier sur
eux-mêmes durant de longues années, de crainte de voir leur pays
découpé, spolié et leur identité dangereusement menacée. Des
craintes qui datent de cette époque.
En fait, les seuls
événements avérés entre 1914 et 1922 en Anatolie orientale c'est que
l'on se massacrer allégrement dans la région. Plus tard, entre 1988
et 1994, on a poursuivi les tueries en Azerbaïdjan. Si effectivement
des massacres d'Arméniens ont eu lieu, les Arméniens ont aussi à
leur actif des milliers de morts turco-musulmans (3). On
peut y adjoindre les victimes du terrorisme arméniennes – surtout
des civils innocents et même des diplomates – entre 1975 et 1985,
décimées par le groupe terroriste Asala.
Même si la Turquie
avait effectivement commis un génocide en 1915, les générations
actuelles n'en seraient pas pour autant responsables, comme ne sont
pas responsables les Allemands d'aujourd'hui des crimes nazis contre
l'humanité.
Dans le même
temps, depuis que la Turquie a réellement entamé des pourparlers
pour son adhésion à l'UE, on remet systématiquement dans la balance
tout ce qui peut gêner cette démarche : la question de l'unicité du
territoire et les revendications séparatistes kurdes, les droits de
l'homme et le massacre des arméniens.
Le chantage à la
condamnation est lié aussi à la question du Nagorni Karabakh,
territoire revendiqué par les Arméniens qui en occupent un
cinquième, alors qu'il est sous autorité de l'Azerbaïdjan soutenu
par la Turquie.
On a reproché
aussi aux Turcs d'avoir interdit l'accès à leurs archives. Un des
éléments de preuve est la réticence des autorités turques à mettre à
disposition des historiens les documents d'archives. Bien entendu,
les autorités d'Ankara réfutent totalement ces assertions alors
que de l'aveu de Ara Sarafian, un des historiens arméniens qui a
réédité «le livre bleu» (4) n'a pu le faire qu'en travaillant
longtemps sur les archives turques avant, dit-il, d'avoir été
interdit d'accès à ces mêmes archives.
Amine Esseghir
1- L'Assemblée
nationale française a adopté une loi qui reconnaît le génocide
arménien en 2001.
2- La loi peut
être avoir été seulement reportée. L'intervention du président
Chirac lui-même a été nécessaire pour rejeter l'article infamant qui
condamnait définitivement les nationalistes algériens de n'avoir pas
eu si raison que cela d'entrer en guerre pour libérer leur pays. Le
débat pourrait revenir dès qu'interviendra un changement de
majorité au Parlement ou l'élection d'un autre Président.
3- Histoire de
l'empire ottoman, sous la direction de Robert Mantran (édition
Fayard, Paris).
4- Le Livre Bleu
du Gouvernement britannique concernant le traitement des Arméniens
dans l'Empire ottoman (1915-1916) a été acrit par Lord Bryce et
Arnold Toynbee.
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