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La mémoire ankylosée
C’est, à juste titre, que l’historien
Mohamed Harbi avait déclaré un jour que la production historique, idéologique
et sociologique relative au mouvement national est, à bien des égards, une
anthologie de la falsification et de la dissimulation. Des pans entiers de
l’histoire, souligne la même source, ont été effacés ou voués au silence alors
que militants et mouvements politiques ne sont pas appréciés en fonction de la
place qu’ils ont occupée, mais en fonction de ce qu’ils sont devenus : «Le
remodelage du passé à l’image du présent devient alors chose courante.»
Sont-ce ces raisons qui ont poussé,
en novembre 1974, Mohamed Boudiaf, alors président du Parti de la révolution
socialiste (PRS), à sortir de sa réserve pour vouer aux gémonies ceux-là mêmes
qui ont écrit et continuent de le faire en déformant par intérêt ou par
ignorance les faits, en attribuant à des gens des rôles qu’ils n’ont pas joué,
idéalisant certaines situations et passant d’autres sous silence, refaisant
l’histoire après coup ? La réponse à un tel questionnement est aisé surtout
lorsque l’un des principaux artisans de la Révolution nationale du 1er
Novembre 1954 faisait remarquer, non sans pertinence, que le résultat le plus
clair de ces manipulations est d’entraîner une méconnaissance d’un passé
pourtant récent chez les millions de jeunes Algériens qui n’ont pas vécu cette
période et qui sont pourtant avides d’en connaître les moindres détails.
Dans Aux Sources du nationalisme
algérien, un ouvrage paru aux éditions Casbah, Kamel Bouguessa conforte le
constat fait par l’auteur de Où va l’Algérie ? pour faire remarquer que les
attitudes de certains chercheurs et celles de témoins oculaires convergent pour
alourdir ce climat. Il sait de quoi il parle car au cours des enquêtes et des
recueils de témoignages réalisés par ses soins, les réactions d’un certain
nombre de militants et de dirigeants nationalistes ont bien montré l’importance
des discontinuités et des silences qu’ils ont opposé à ses questions. Un seul
exemple, édifiant à bien des égards, est avancé par l’universitaire algérien
comme pour étayer sa thèse : «Sur une vingtaine d’entre eux, interrogés ou
contactés à propos des événements de 1945, nous avons pu noter que le
dénominateur commun de leurs réactions a été la démission tandis que l’un des
leaders les plus en vue durant cette période, le docteur Lamine Debaghine,
principal dirigeant de la tentative insurrectionnelle de mai 1945, nous a donné
pour seule réponse, sur un ton gêné et balbutiant, derrière une porte ouverte,
‘j’ai définitivement tourné la page sur le passé’ !»
Un enjeu de légitimité
Pour l’auteur de Aux Sources du
nationalisme algérien, ces difficultés où les silences convergent avec l’absence
de nouvelles sources ne sont pas sans effet sur les analyses, sur le choix et
sur la délimitation de l’objet d’étude. De son point de vue, l’occultation des
discontinuités réduit du coup toute prétention à l’analyse théorique : «Or, s’il
faut encore pouvoir accéder aux faits qui sont tus ou négligés et malgré les
difficultés, cela ne justifie pas cette hâte et les récentes tendances un peu
trop faciles à la théorisation comme l’a qualifié René Galisso ». Comme de
nombreux chercheurs mus par le sens de l’objectivité, Kamel Bouguessa n’est pas
loin de penser qu’il devient alors impérieux de rompre tant avec les séquelles
de la doctrine chère à Althusser et du structuralisme qu’avec des conceptions
qui, comme le relève Mohamed Harbi, visent, au mépris du réel, à réduire
l’histoire immédiate aux faits et gestes d’un groupe d’hommes, voire à une
biographie des directions.
Témoin d’abord et acteur ensuite du
processus révolutionnaire déclenché le 1er Novembre 1954 par le FLN,
Benyoucef Ben Khedda, président du Gouvernement provisoire de
la République
algérienne (GPRA, 1961-1962), n’a pas manqué, dans une de ses publications, de
fustiger ceux-là mêmes qui se sont évertués, influencés qu’ils étaient par les
théories marxistes, à ramener les causes les plus nobles à des jeux d’intérêts
où l’économie détient une part décisive.
Pour l’auteur de Les Origines du 1er
Novembre 1954 (éditions Dahlab), l’histoire n’a d’intérêt que dans la mesure où
l’on sait en tirer les leçons : «Autant alors puiser ces leçons dans notre
patrimoine et dans les enseignements de notre passé, plutôt que d’aller les
chercher ailleurs dans l’expérience d’autres pays.» Cependant, il n’hésite pas à
reconnaître que l’écriture de l’histoire, «une histoire qu’on a vécue soi-même»,
n’est pas chose aisée. Elle peut donner lieu, et c’est lui qui souligne, à des
règlements de comptes, comme elle peut être faussée par le subjectivisme et
quelquefois la mythomanie : «N’a-t-on pas vu des gens s’attribuer les mérites
d’actions qu’ils n’ont jamais réalisées et se faire passer pour des personnages
qu’ils n’ont jamais été ?» En d’autres termes, il faut donc prendre garde aux
déformations et aux falsifications qui, à force de se répéter sans essuyer le
moindre démenti, finissent par s’ériger en vérité officielle. A l’appui de ses
dires, l’ancien président du GPRA invoque les résultats déplorables dans les
manuels scolaires qui n’en sont plus à une contre-vérité près.
Des silences complices
Dans son ouvrage intitulé Le
Mouvement d’indépendance en Algérie entre les deux guerres 1919-1939, traduit de
l’arabe au français par le regretté Sid Ahmed Bouali, Mohamed Guenanèche,
militant de l’Etoile nord-africaine (ENA) et du Parti du peuple algérien (PPA)
considère qu’il est dans le nature de l’Etat d’aller jusqu’au bout de sa
logique. Une fois qu’il eut assis son pouvoir, il était dans sa norme de vouloir
le pérenniser et, à cette fin, de le consolider en faisant disparaître tout
vestige de ses prédécesseurs : «Quant aux survivants, il convenait peut-être
d’en laisser quelques uns pour la couleur locale et pour garder bonne
conscience, mais il fallait, pour toute assurance, les ravaler au niveau de la
préhistoire.» En termes plus clairs, il devenait dès lors possible, après
semblable table rase, pour l’idéologie dominante de créer de nouvelles
conditions de vie, une civilisation à son idée. Il n’y avait plus d’histoire que
la sienne : dans sa conception, l’histoire repartait d’un zéro absolu : «Pour
nous qui la subissions, sujets pliants sous la férule, il s’ensuivit un état de
rupture, un vide de deux générations dans la permanence de l’histoire en tant
qu’œuvre continue de civilisation. Que nous reprenions le fil interrompu de
l’historicité à partir de nous-mêmes et voilà que nous tombions dans la
chronique d’une génération coupée de ses racines, ne serait-ce qu’au simple
point de vue de la causalité.»
Devant le silence complice des uns et
l’anthologie de la falsification et de la manipulation des autres, la question
de savoir d’où extraire les matériaux qui vont permettre une écriture de
l’histoire sur des bases nationales n’a pas manqué d’attirer l’attention de
l’ancien compagnon de Messali Hadj.
Pour Mohamed Guenanèche, l’énoncé
qu’il propose dans son livre n’est nullement celui d’une recherche historique à
caractère universitaire. Ce modeste travail, il se plaît à le souligner ainsi,
se veut avant tout un apport d’informations, d’expériences, de choses vécues,
éprouvées dans leur chair par certains des hommes qui ont assumé un rôle dans le
mouvement pour l’indépendance.
Ancien membre de l’ALN et
universitaire réputé pour ses pertinentes analyses, Slimane Chikh se veut plus
incisif et direct surtout lorsqu’il soutient, dans L’Algérie en armes, un
ouvrage qu’il vient de rééditer aux éditions Casbah, que l’histoire peut et doit
commencer à s’écrire. La recherche dans ce domaine est loin d’être achevée,
souligne-t-il : «Notre espoir est de voir cette modeste contribution susciter de
nouvelles recherches et donner l’occasion d’un large débat sur l’histoire
récente de l’Algérie, un débat dont la seule passion serait la recherche de la
vérité.»
Pour la décolonisation de notre
histoire
On serait renté de croire, confie
Slimane Chikh, que tout a été dit sur l’histoire de la lutte de Libération
nationale en Algérie en considérant la masse imposante des écrits se rapportant
à cette période particulièrement riche en événements : « Mais que l’on vienne à
entreprendre la lecture et l’exploitation de ces informations et l’on s’aperçoit
que beaucoup reste encore à dire. Ce qui est connu et accessible au grand
public, voire même aux spécialistes, ne constitue en fait que la partie émergée
de cet iceberg que représente la séquence historique de lutte armée allant de
1954 à 1962.» Car, soutient la même source, les faits mal ou partiellement
connus demeurent nombreux. Mais plus remarquable sans doute, estime-t-il, est la
proportion considérable des faits déformés par la passion partisane et les
interprétations tendancieuses.
A la question de savoir s’il est
encore trop tôt pour espérer aborder cette histoire avec un minimum d’esprit
critique, la réponse du fils de Moufdi Zakaria est on ne peut plus édifiante :
«On le croirait volontiers en considérant les réactions diverses, parfois
contradictoires mais toujours passionnées, que soulève tout sujet traitant de
cette période. On le croirait davantage en tenant compte du fait que de nombreux
acteurs ayant joué un rôle important, voire même principal dans tel ou tel
événement déterminant, sont encore en vie. Si leur présence peut offrir la
possibilité de recueillir leur précieux témoignage, elle peut, en sens inverse,
jouer un rôle d’’étouffoir’ et inciter à l’autocensure ou plus directement à la
censure »
Slimane Chikh n’exagère
nullement en soulignant que ce n’est pas par un pur hasard si l’histoire de la
guerre d’Algérie est, en proportion, le fait d’auteurs étrangers. Mais, de son
point de vue, le problème n’est pas tant d’«algérianiser» l’histoire de
l’Algérie et plus particulièrement celle de la lutte de Libération nationale,
que de la «décoloniser» ; c’est-à-dire de la débarrasser de son caractère
polémique qui la réduit à ne se concevoir qu’en réponse à l’histoire élaborée et
conçue dans le cadre de l’idéologie de la caste coloniale.
Ceci souligné, l’auteur de L’Algérie
en armes, faisant preuve d’une remarquable hauteur de vue, invite les
principaux concernés à dépasser le niveau idéologique de l’histoire
justificatrice pour accéder au niveau de l’histoire critique qui a moins le
souci de l’autojustification que celui de l’autocritique ; qui songe moins à se
déterminer par rapport à l’Autre qu’en fonction de Soi en dévoilant sa propre
réalité avec sa grandeur et sa misère, avec son unité profonde et ses
contradictions internes. Certes, l’entreprise de redécouverte d’un passé récent
et passionnément vécu est d’autant plus ardue que la volonté de relativiser les
choses s’oppose à une foi naguère bardée de certitudes, estime-t-il. Sans
pousser la naïveté jusqu’à croire qu’il soit possible d’atteindre à
l’objectivité dans un pareil domaine, l’ancien ministre de
la Communication et de la Culture
estime possible de soumettre les certitudes inébranlables à l’épreuve du doute
et de substituer au récit triomphaliste de l’épopée, le bilan lucide et sans
complaisance…
L’heureuse initiative du
président Bouteflika
Mais est-il possible de faire un
bilan lucide et sans complaisance dans un pays où la culture de l’oubli met en
scène des planqués de l’Histoire, ceux-là mêmes qui ne donnaient pourtant aucune
chance à l’ascension irrésistible du nationalisme algérien ?
Si elle est aisée, la réponse à ce
questionnement n’en reste pas moins problématique. Après tant d’événements
connus par le pays et dont le mot résonne de toutes les fatalités comme si
la Guerre
de Libération était une fatalité. Evénement dont le mot cache sans pudeur les
sentiments d’amour, d’amitié, de fraternité, de haine et de dépit qui restent
collés à ceux dont les rires et les voiles sont rentrés à jamais dans le regard.
Comme si l’homme n’était pas libre de ses mouvements, de son destin.
En d’autres termes, l’écriture de
l’Histoire est suspendue au souvenir projeté dans le futur de sa nostalgie.
Comme si subrepticement, le présent devenait un futur du passé.
Cette façon de voir n’a pas manqué de
provoquer l’ire de nombreux acteurs du mouvement national. Des acteurs
interpellés à leur tour par les nouvelles générations qui n’arrivent pas à être
au diapason d’une représentation de l’Histoire quelque peu pervertie par des
forces occultes plus enclines à encourager les approximations, la falsification.
Parmi ces acteurs avérés il en est un, Djamel Eddine Derdour pour ne pas le
désigner, qui n’aura pas été par trente-six chemins pour rendre publique son
indignation. Une indignation contenue dans son livre qu’il a judicieusement
intitulé De l’Etoile Nord-africaine à l’Indépendance : «La génération actuelle,
qui va former sans nul doute la plus grande partie de mes lecteurs, n’a pas
connu les luttes que le peuple algérien a dû mener depuis
la Première Guerre mondiale. Depuis
1962, nos dirigeants politiques ont continué de garder le silence sur les étapes
difficiles qui ont abouti au déclenchement de la Guerre
de Libération. Ils ont occulté de la mémoire collective les étapes les plus
importantes qui ont marqué l’itinéraire du mouvement national.»
La même source estime que d’aucuns se
sont acharnés à taire ou à déformer des événements historiques importants dans
lesquels des patriotes courageux ont défendu, dans le cadre de la loi de
l’époque sur les partis politiques et les associations, le droit de leur pays à
accéder à l’indépendance au moment même ou des personnalités de la classe
politique en appelaient à l’égalité et à l’assimilation.
En cela, Djamel Eddine Derdour rend
un hommage appuyé à Messali Hadj, père du nationalisme révolutionnaire algérien,
longtemps victime de la culture de l’oubli avant que l’Algérie ne lui témoigne
sa pleine reconnaissance à la faveur d’une initiative de Abdelaziz Bouteflika.
Une initiative qui a concerné, dans le même d’ordre d’idées, d’autres
personnalités emblématiques du mouvement national, à l’image de Ferhat Abbas et
de Benyoucef Benkhedda.
Abdelhakim Meziani
e-mail :contact@lesdebats.com |